Symposium des réserves - Allocution d'ouverture du Premier ministre
Je suis heureux d’ouvrir, en votre compagnie, ce symposium et d’y saluer, en particulier, les présidents des grandes associations et les représentants du monde de l’entreprise présents ce matin. Votre rencontre, souhaitée par le Conseil supérieur de la réserve militaire, préfigure la journée nationale du réserviste et marque symboliquement la naissance de la nouvelle réserve militaire, instituée par la loi du 22 octobre 1999 que mon gouvernement a fait voter par le Parlement. Le contexte né des attentats du 11 septembre a souligné, si besoin était, l’importance, le sens et le rôle de cette nouvelle réserve. La protection du territoire et la contribution que chaque citoyen peut apporter à la Défense nationale sont des dimensions que l’on trouve désormais placées au centre du débat sur notre politique de défense.
La réforme de notre outil de défense, souhaitée par le président de la République et telle que l’a conduite mon gouvernement, marque notre volonté que la défense reste, en France, l’affaire de tous les citoyens.
Une armée professionnelle
Le choix d’une armée professionnelle était dicté par l’évolution de l’environnement géostratégique : la fin de la guerre froide a éloigné la menace d’une attaque massive du territoire national. Le perfectionnement croissant de l’armement requiert un personnel régulièrement et spécialement entraîné. Les responsabilités de la France sur la scène internationale exigent qu’elle dispose d’une capacité forte et crédible de projection de forces hors du territoire national. Pour ces raisons, la conscription n’était plus adaptée aux missions de nos armées.
Depuis 1997, mon gouvernement a mené à bien ce projet. Le Parlement a voté la loi du 28 octobre 1997 portant réforme du service national et conduisant à la professionnalisation des armées. L’action déterminée du ministre de la Défense, Alain Richard, et les efforts de l’ensemble du personnel civil et militaire, auquel je rends ici hommage, font que cette professionnalisation est aujourd’hui une réalité. Le retour à la vie civile des derniers appelés, réalisé près d’un an avant l’échéance initialement prévue et sans nuire à la disponibilité opérationnelle des armées, illustre ce succès.
L’esprit de défense
Cependant, il est indispensable que cette professionnalisation s’accompagne d’un renouveau de l’étroite relation entre l’armée et la Nation. La qualité de cette relation est essentielle à la vie de la République. À l’aube du XXe siècle, Jean Jaurès écrivait dans L’Armée nouvelle : « Tant qu’il y aura une armée, ce sera un crime contre le génie de la France et contre l’armée elle-même de la séparer de la Nation ». Cette exigence n’a pas été démentie, lorsqu’un siècle plus tard, la décision de suspendre la conscription a été prise puis mise en œuvre.
Au nom de cette exigence, préservons et renouvelons l’esprit de défense. À cet effet, l’enseignement des principes et de l’organisation de la défense nationale et européenne a été intégré aux cours d’histoire et d’éducation civique, notamment en classe de troisième. Nous avons créé la journée d’appel de préparation à la défense, à laquelle ont déjà participé près de deux millions de jeunes filles et de jeunes gens. Dans ce même esprit, le gouvernement a encouragé la réforme de l’IHEDN, transformé en 1997 en établissement public autonome. En s’appuyant sur les liens entre cet institut, les fondations compétentes et la communauté universitaire, le gouvernement favorise l’émergence d’un véritable pôle français d’études de défense. Celui-ci, qui pourrait être accueilli sur le site de l’École militaire, doit prendre toute sa place dans les échanges sur ces questions entre cadres des armées, chercheurs et étudiants aux niveaux européen et mondial.
Le volontariat
Le dispositif du volontariat s’inscrit aussi dans cette perspective. Il conserve l’esprit du service rendu à la Nation et marque la participation des forces armées à l’effort collectif d’insertion des jeunes voulu par le gouvernement. Près de 15 000 jeunes ont déjà souscrit à ce volontariat pour une période d’un an renouvelable, au cours de laquelle, moyennant une rémunération voisine de celle des emplois-jeunes, ils apportent leur concours aux armées et à la gendarmerie, tout en bénéficiant d’une formation générale ou technique.
Pour renforcer le lien entre la communauté militaire et la société civile, il faut établir une relation de proximité entre le citoyen et son armée. Cette relation doit s’appuyer sur la présence, en tout point du territoire, des élus municipaux qui incarnent quotidiennement l’engagement au service des autres. Le projet de faire désigner dans chaque conseil municipal un élu « correspondant défense » va dans ce sens et doit donc trouver une concrétisation rapide.
La nouvelle réserve que nous avons mise en place répond, elle aussi, au souhait et au besoin de liens forts entre l’armée et la Nation.
Loi sur la réserve d’octobre 1999
En faisant adopter la loi du 22 octobre 1999 sur la réserve et le service de défense, le gouvernement a voulu que cette nouvelle réserve soit une composante à part entière de notre défense nationale. Elle est conçue non seulement comme un instrument de communication privilégié entre la défense et la société civile, mais aussi comme un outil efficace pleinement intégré à nos forces armées. Nous renouvelons ainsi le principe républicain d’un engagement citoyen au service de la défense.
Réserve citoyenne : l’esprit de défense
Dans sa dimension citoyenne, la réserve accueille les Françaises et les Français désireux de participer à la promotion de l’esprit de défense et soucieux de mieux faire connaître notre outil militaire. Elle comprendra, outre les anciens militaires soumis à l’obligation de disponibilité mais sans affectation dans la réserve opérationnelle, des civils sous statut de bénévole du service public. En relayant les informations sur le monde des armées, en facilitant les recrutements, en contribuant précieusement au travail de mémoire, les membres de la réserve citoyenne joueront un rôle clef dans le succès de la professionnalisation et le renouvellement du lien entre la Nation et ses forces armées. Au lendemain des attentats du 11 septembre, cette mission de sensibilisation des milieux les plus divers, auxquels les enjeux de la Défense sont parfois peu familiers, apparaît dans toute sa nécessité.
Réserve opérationnelle, réserve d’emploi
Dans sa dimension opérationnelle, la réserve militaire comprendra, à terme, 100 000 femmes et hommes. Elle sera constituée, d’une part, d’anciens militaires soumis à l’obligation de disponibilité et, d’autre part, de citoyens volontaires, apportant aux armées, chacun dans sa spécialité, leurs compétences. À une réserve de masse juxtaposée aux forces actives se substitue ainsi une réserve d’emploi, intégrée aux unités opérationnelles, adaptée à l’évolution des missions de nos forces armées, qui sont de plus en plus tournées vers la gestion de crises, multiformes et évolutives.
La contribution que le personnel de la réserve opérationnelle peut apporter aux opérations extérieures constitue un renfort précieux pour les unités d’active, très fortement sollicitées. Elle permet aussi à notre pays de disposer d’un véritable réservoir d’expertise de haut niveau dans les domaines essentiels des affaires civilo-militaires et de la santé, par exemple.
Le concours de ce personnel est également nécessaire pour assurer des missions de sécurité et de protection du territoire. Les gendarmes issus de la réserve fournissent un renfort significatif aux unités de gendarmerie pour l’ensemble de leurs missions de sécurité publique, comme l’illustre leur rôle dans les dispositifs mis en place lors de la période estivale ou pour le passage à l’euro. La contribution des réservistes est également précieuse pour les armées dans le cadre de leurs missions de service public ou pour les besoins de la sécurité civile. Les armées ont d’ailleurs pu mesurer la qualité du renfort apporté par les réservistes lors des interventions consécutives aux tempêtes de l’hiver 1999 ou aux inondations dans la Somme, ainsi que leur dévouement et leur civisme, auxquels je tiens à rendre hommage, depuis la mise en œuvre du plan Vigipirate renforcé.
Les opérations auxquelles nos armées participent en Bosnie et au Kosovo et la lutte antiterroriste que nous conduisons actuellement soulignent le rôle décisif qu’est appelée à jouer la réserve dans notre dispositif de défense, soit pour relayer et appuyer nos forces projetées, soit pour renforcer notre dispositif de sécurité intérieure. L’expérience de nos alliés britanniques et américains démontre tout l’intérêt de pouvoir faire appel à des citoyens issus de la réserve.
* * *
Deux ans après l’adoption de la loi du 22 octobre 1999, les principes d’emploi et les structures de la nouvelle réserve ont été établis. Il faut à présent donner, au plus vite, toute sa dimension à cette nouvelle réserve.
Ce projet ambitieux a bénéficié d’un effort certain. Les crédits qui lui sont consacrés ont été augmentés de plus des deux tiers entre 1997 et 2002. Cet effort doit se poursuivre : le projet de loi de programmation préparé par le gouvernement et qui doit être soumis au vote du Parlement prévoit de multiplier le budget des réserves par près de deux d’ici 2008.
Je souhaite que l’on aille désormais plus vite dans la montée en puissance de la réserve opérationnelle. Cette réserve compte aujourd’hui près de 22 000 personnes : il nous faut impérativement parvenir à un niveau significatif de 50 000 personnes dans les trois années à venir. Le recrutement de militaires du rang, qui représentent la moitié du volume global de la réserve opérationnelle, est une priorité. Il atteint actuellement seulement 10 % de l’objectif, ce qui s’explique par un recrutement initial qui s’est fait presque exclusivement à partir de l’ancienne réserve et de ses cadres.
Pour relever ce défi, faisons appel à des jeunes directement issus du secteur civil. Proposons-leur des périodes de réserve attrayantes : des formations de qualité, des responsabilités ou des missions attractives. Valorisons, dans le monde civil, le temps passé dans la réserve. Expliquons aux chefs d’entreprise l’enjeu que constitue ce devoir civique, afin que les réservistes salariés puissent exercer aisément leur droit à la disponibilité pour accomplir leurs périodes ou répondre à l’appel. Il revient enfin aux forces armées de favoriser un recours accru aux réservistes, professionnels avertis, en assurant leur entraînement au métier des armes et leur pleine intégration au sein des unités.
La réserve citoyenne doit permettre à l’ensemble des acteurs du monde de la Défense d’inventer de nouveaux modes d’association et de dialogue avec les Français. Ce travail doit être conduit, en particulier, avec les enseignants — situés en première ligne pour sensibiliser les futurs citoyens aux problématiques de défense — et avec tous ceux qui, dans les entreprises, favorisent les échanges avec les armées et aident aux reconversions. Il doit l’être aussi avec les responsables associatifs qui contribuent au travail de mémoire et à la vivacité de l’esprit de défense, ainsi qu’avec l’ensemble des élus, notamment les « correspondants défense » que j’évoquais tout à l’heure.
Il faudra veiller à ce que la réserve citoyenne, comme la réserve opérationnelle, recrute non seulement dans les milieux traditionnellement proches du monde de la défense, mais aussi dans ceux dont le contact avec les armées est moins naturel, assurant ainsi un rôle d’intégration des hommes et des compétences. Il appartient aux responsables de la Défense d’y travailler, en accentuant l’important effort de communication qui a été fait en ce sens et en développant leur maillage territorial et leurs relations avec la société civile.
Le plan d’action gouvernemental
J’ai souhaité, conformément à ma responsabilité en matière de Défense nationale, que l’ensemble des initiatives nécessaires à la consolidation de la nouvelle réserve fasse l’objet d’un plan d’action gouvernemental. Son lancement est confié au nouveau secrétaire d’État à la Défense chargé des anciens combattants, Jacques Floch, que je salue. Il vous présentera les modalités de ce plan dans quelques instants.
Mais je voudrais dès maintenant souligner l’effort de formation de la jeunesse prévu par ce plan. Les évaluations effectuées lors des journées d’appel et de préparation à la défense révèlent chez nos jeunes concitoyens une forte capacité d’engagement pour une cause d’intérêt général. L’esprit de défense est précisément affaire d’engagement personnel ; c’est un choix, non une sujétion. Je crois nécessaire d’offrir à ces jeunes, à l’issue de leur journée d’appel, la possibilité de concrétiser leur civisme en effectuant une formation militaire élémentaire, sous la forme d’un engagement à servir dans la réserve, pour une période de quinze jours durant leurs congés scolaires. Cette formation pourra se traduire par une affectation comme militaire du rang et, pour certains d’entre eux, comme cadre au sein de la réserve opérationnelle dès l’été suivant. Ce dispositif a une double finalité : renforcer les unités d’active et favoriser le contact des jeunes avec les armées. L’objectif du gouvernement est de pouvoir proposer cette pré-formation à 10 000 jeunes par an en 2004, en commençant dès l’année prochaine.
* * *
Nous le constatons en chaque circonstance, c’est de l’État que nos concitoyens attendent, légitimement, une protection lorsque se présentent des moments difficiles. Il lui revient alors d’agir avec efficacité pour assurer cette protection : c’est ce qu’il a fait encore récemment au lendemain de la catastrophe de Toulouse. De même, depuis les attentats du 11 septembre, le gouvernement conduit une action déterminée de lutte contre le terrorisme et de protection de la population. À cet égard, la mise en œuvre, dans toute une série de domaines sensibles, de plans d’urgence, dont la rénovation a été entreprise depuis 1999, montre aussi qu’il est urgent de hâter la réalisation du service de défense, prévu par la loi du 22 octobre 1999, en adaptant ce dispositif à tous les cas de crise grave.
À chaque fois, cette action de l’État a pu compter sur l’engagement de milliers de citoyens bénévoles, conscients de leur responsabilité à l’égard de la collectivité nationale. Ce désir de se rendre utile à la Nation est au cœur de l’idée de réserve. En s’appuyant sur cet esprit, et grâce à la réforme que nous avons engagée, la réserve militaire — à laquelle vous allez aujourd’hui consacrer votre réflexion — connaît quant à elle une véritable refondation. Vivier de compétences dans lequel puisent nos forces armées, acte de dévouement grâce auquel chaque citoyen peut manifester son attachement à la défense du pays, cette réserve s’affirme ainsi comme une nouvelle expression d’un contrat fondamental : celui qui nous lie dans un destin commun au sein de la République. ♦