Asie - L'Inde secouée par des affrontements inter-religieux
L’incendie d’un train transportant des pèlerins et des militants hindous revenant d’Ayodhya, le 27 février, près de Godhra, faisant cinquante-huit victimes, a relancé les affrontements inter-religieux dans l’État du Gujerat où régulièrement des musulmans sont attaqués ; à ce jour on dénombre au moins 800 victimes. Au dixième anniversaire de la destruction d’une mosquée où les hindous veulent construire un temple au dieu Rama, la résurgence des violences était prévisible. Alors que les autorités locales sont accusées de laxisme, le Premier ministre Atal Behari Vajpayee, issu du parti hindouiste Bharatiya Janata Party (BJP) (1) qui vient de subir un cuisant échec aux dernières élections locales, en particulier dans l’Uttar Pradesh où se trouve le site contesté, se doit d’assurer la sécurité des quelque 120 millions de musulmans du pays sans décevoir les extrémistes hindous qui forment le noyau dur de son parti.
Les origines du conflit
C’est en 1528 que, pendant l’expansion de l’empire moghol, fut construite à Ayodhya, dans l’actuel Uttar Pradesh, la mosquée Babri, en un lieu que les hindous croient être celui de la naissance de Rama, l’une de leurs principales déités, bien que ni les annales, ni les fouilles archéologiques n’étayent cette croyance. Les premiers incidents sur le site se produisent en 1853. En 1859, les autorités coloniales britanniques font établir une clôture, la cour intérieure étant réservée aux musulmans et les cours extérieures aux hindous. Un siècle plus tard, une statue de Rama est installée dans la mosquée par des hindous et les deux parties portent plainte devant la justice. Le gouvernement déclare le lieu « zone contestée » et a scellé les portes de l’ensemble du site. C’est en 1984 que, sous l’impulsion du mouvement extrémiste hindou Vishwa Hindu Parishad (VHP) (2), est formé un comité pour la « libération » du lieu de naissance du Seigneur Rama et la construction d’un temple en son honneur. À la tête de ce mouvement se trouvait le président du BJP, maintenant ministre de l’Intérieur, Lal Krishna Advani. Deux ans plus tard, alors que le BJP commence à émerger comme force politique, un juge local ordonne l’ouverture des portes afin que les hindous puissent y pratiquer leurs dévotions. En riposte, les musulmans, qui sont environ 5 000 à Ayodhya, fondent alors un comité d’action de la mosquée Babri. Cependant, en 1989, le VHP lance une campagne qui aboutit à la construction des fondations d’un temple à Rama sur un terrain adjacent à la mosquée. L’année suivante, des volontaires du VHP endommagent la mosquée et le Premier ministre du moment, Chandra Shekhar essaie en vain de résoudre le problème par la négociation. Le BJP, qui avait mis la construction du temple parmi ses principaux objectifs, arrive au pouvoir dans l’Uttar Pradesh en 1991. Il fait immédiatement monter la tension autour de la mosquée Babri qui est entièrement détruite par des militants du VHP, du parti Shiv Sena, et du BJP, le 6 décembre 1992. Les violences qui en découlent entre les deux communautés, dans tout le pays, et en particulier à Bombay, provoquent la mort de plus de 2 000 personnes (3). Il s’agit de la plus sérieuse menace sur le sécularisme indien depuis les tragiques événements qui ont accompagné la partition en 1947. Le problème d’Ayodhya connaît alors dix ans d’atermoiement. En 1996, le BJP arrive en tête des élections nationales, mais, bien qu’il désigne Atal Behari Vajpayee, le plus modéré de ses dirigeants, pour prendre la tête du gouvernement, celui-ci n’arrive pas à rassembler une majorité parlementaire et doit renoncer. Après deux années d’instabilité gouvernementale, de nouvelles élections sont organisées, cette fois remportées par une coalition de dix-neuf partis rassemblés autour du BJP. M. Vajpayee, qui avait désapprouvé la destruction de la mosquée, forme un gouvernement de 42 membres dont 23 de son parti.
La situation actuelle
M. Vajpayee a des relations difficiles avec les durs de son parti et les mouvances extrémistes dont celui-ci est issu. Jugé trop mou, il dut quitter la présidence du BJP après l’échec électoral de 1984 et fut remplacé par M. Advani. Si ce dernier n’est pas Premier ministre, c’est que de nombreux petits partis, sans lesquels le BJP n’aurait pas de majorité parlementaire, avaient mis comme condition que ce soit Atal Behari Vajpayee qui prenne la tête du gouvernement en cas de victoire, et que le problème d’Ayodhya soit tranché par la justice. L’an dernier, le dixième anniversaire de la destruction de la mosquée approchant, le VHP relance alors la campagne pour la construction d’un temple sur son emplacement. En janvier 2002, M. Vajpayee décide de la formation d’une cellule chargée du problème d’Ayodhya et charge un haut fonctionnaire, M. Shatrughna Singh, de procéder à des discussions avec les responsables religieux concernés. Dans son manifeste pour les élections locales dans l’Uttar Pradesh, le BJP, conscient que les électeurs de cet État sont largement indifférents au problème d’Ayodhya, avait exclu de s’engager à construire le temple (4). La veille des événements de Godhra, M. Vajpayee avait déclaré qu’il ne permettrait sa construction, ni sur l’ancienne mosquée, ni à proximité, entamant ainsi un bras de fer avec le VHP. Celui-ci en avait fait un enjeu électoral et avait maintenu la date limite du 15 mars pour commencer la construction, ignorant l’appel du Premier ministre d’abandonner leur projet et de régler le problème, soit par la négociation, soit par voie de justice. Pour sa part, Mahant Ramchandra Paramhans, chef du projet de construction du temple avait déclaré qu’il ne tiendrait pas compte de l’avis des politiciens, ni d’une décision de justice, ni des sentiments des musulmans. Des milliers de militants hindous ont à nouveau convergé vers Ayodhya où une dizaine de milliers de membres des forces de l’ordre ont été dépêchés, sans pourtant interdire la ville aux dirigeants extrémistes. C’est pourtant ailleurs, dans l’État du Gujerat, que de nouvelles violences ont éclaté.
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