L’Intelligence artificielle (IA) est un véritable défi pour l’Otan avec le risque d’être dépassé par nos compétiteurs stratégiques ayant déjà consacré des ressources considérables sur le sujet. Il y a nécessité de mieux coordonner les travaux entre les États-membres, notamment autour des questions d’éthique et de responsabilité.
Enjeux et défis de l’Intelligence artificielle (IA) pour l’Otan
The Stakes and Challenges of Artificial Intelligence (AI) for NATO
Artificial intelligence (AI) poses a real challenge for NATO, which risks being overtaken by our strategic competitors who have already dedicated considerable resources to the subject. There is a need for better coordination of work between the member countries—in particular on matters of ethics and responsibility.
Note préliminaire : Le Senior Course est le programme phare du collège de Défense de l’Otan à Rome qui forme pendant cinq mois des hauts responsables civils et militaires aux enjeux stratégiques de l’Alliance. Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur, elles sont adaptées d’une contribution à une étude menée au sein du Senior Course sur les facteurs susceptibles de jouer un rôle déstabilisateur pour la cohésion et les capacités opérationnelles de l’Otan.
L’Intelligence artificielle (IA), seule ou combinée à d’autres technologies émergentes et technologies de rupture, est susceptible de changer le caractère, voire la nature même de la guerre (1). L’intégration de l’IA dans les systèmes et processus militaires constitue un facteur de supériorité qui pourrait révolutionner l’art de la guerre (2). En effet, l’IA dépassera à court terme les capacités cognitives humaines en accélérant le processus de prise de décision à chaque étape de la boucle OODA (Observe, Orient, Detect and Act) et agira comme multiplicateur de force en optimisant l’allocation des ressources sur le champ de bataille.
Le défi à moyen terme sera de développer la capacité d’organiser la collaboration homme-machine sur le principe du modèle centaure de Paul Scharre, voire de piloter des essaims de drones/systèmes automatisés sur l’ensemble du champ de bataille, qui à long terme pourrait être entièrement géré par l’IA (3), changeant ainsi la nature de la guerre comme confrontation des volontés humaines.
La course à l’IA comporte le risque pour l’Otan d’être dépassée par ses compétiteurs et de voir ainsi la crédibilité de ses capacités opérationnelles diminuer (4). Cette course se joue sur quatre champs de bataille (5) : les données, la puissance de calcul, les talents et les institutions. Aujourd’hui, la Chine est en tête en termes de données (collecte massive de données par son industrie) et d’institutions (régulation autoritaire), tandis que les États-Unis sont largement en avance dans les capacités de calcul (avantage technologique et meilleure maîtrise du cycle des semi-conducteurs) et la gestion des talents (pouvoir d’attraction de l’Amérique, même auprès des chercheurs chinois).
Dotée d’une stratégie pour l’IA régulièrement mise à jour (6), l’Otan doit faire converger les efforts de ses membres pour assurer l’interopérabilité comme garantie de crédibilité opérationnelle (7). Il est également nécessaire d’éviter une maturité à deux (ou plusieurs) vitesses entre les Alliés concernant l’intégration de l’IA dans les systèmes militaires et la compréhension du potentiel de l’IA. Alors que de nombreux Alliés doivent combler un retard capacitaire après plusieurs années de sous-investissement dans la défense, l’allocation de ressources dédiées aux applications militaires de l’IA peut constituer un effort supplémentaire excessif. La nature duale de l’IA peut aider à atténuer cet effet ou l’exacerber selon la volonté des Alliés les plus avancés dans cette technologie de renforcer les capacités des autres qui peuvent aussi être des concurrents dans le domaine économique.
L’arrivée de l’IA dans le domaine militaire comporte également des risques pour la cohésion de l’Otan. Même si l’Alliance s’engage à une utilisation responsable de l’IA (8), les possibilités offertes par celle-ci pourront conduire à effectuer des compromis regardant l’acceptation d’une forme d’opacité dans la prise de décision assistée par l’IA pour bénéficier d’un gain en efficacité sur le champ de bataille (9). Ce type de compromis peut susciter des questions éthiques et juridiques concernant les méthodes utilisées (exemple de l’emploi de l’IA dans les processus de ciblage) et les Alliés pourraient rencontrer des difficultés à converger sur une politique d’emploi de l’intelligence artificielle.
Les opérations de manipulation utilisant l’IA constituent enfin un autre risque important pour la cohésion de l’Alliance. En effet, si son emploi permet d’apporter une solide plus-value aux opérations dans le domaine informationnel (10), son utilisation au profit d’opérations de manipulation peut constituer une menace susceptible de saper le bon fonctionnement des sociétés ouvertes et démocratiques. Ces manipulations virtuelles peuvent affaiblir le soutien interne des populations des pays membres tout comme elles peuvent affaiblir la légitimité de l’Otan sur la scène internationale en consolidant le récit « Otan-comme-agresseur » de leurs concurrents (11).
(1) Payne Kennith, « Artificial Intelligence and the Nature of War », in Sweijs Tim et Michaels Jeffrey H. (dir.), Beyond Ukraine: Debating the Future of War, Oxford University Press, 2024, p. 223-240.
(2) Clement Sven, « NATO and AI: Navigating the Challenges and Opportunities », Special Report for Science and Technology Committee of NATO Parliamentary Assembly, 24 novembre 2024 (https://www.nato-pa.int/).
(3) Scharre Paul, Four Battlegrounds—Power in the Age of Artificial Intelligence, W.W. Norton & Company, 2023, 496 pages.
(4) Aziz Huq, « A World Divided Over Artificial Intelligence », Foreign Affairs, 11 mars 2024.
(5) Scharre P., op. cit.
(6) Otan, « Stratégie Otan pour l’intelligence artificielle - synthèse pour mise en lecture publique », mis à jour le 10 juillet 2024 (https://www.nato.int/cps/fr/natohq/official_texts_227237.htm).
(7) Reynolds Ian and Atalan Yasir, « Calibrating NATO’s Vision of AI-Enabled Decision Support », Center for Strategic & International studies (CSIS), 8 juillet 2024 (https://www.csis.org/).
(8) Otan, « Stratégie Otan pour l’intelligence artificielle », op. cit.
(9) « Science & Technology—AI is changing every aspect of war », The Economist, 7 septembre 2019.
(10) Bergmanis-Korats Gundars, Bertolin Giorgio, Zeng Yukai et Puzule Adele, AI in Support of StratCom Capabilities, NATO Strategic Communications COE, janvier 2024 (https://stratcomcoe.org/).
(11) NATO Strategic communications COE, Virtual Manipulation Brief 2024/1 - Hijacking Reality - The Increased Role of Generative AI in Russian Propaganda, juin 2024 (https://stratcomcoe.org/).