Marine - États-Unis : lancement de la frégate nucléaire Virginia - France : renforcement de la flotte en Méditerranée et fin de mission sur le canal de Suez - Grande-Bretagne : conséquences pour la Marine du réexamen de la politique de défense
États-Unis : lancement de la frégate nucléaire Virginia
La DLGN38 Virginia a été lancée le 14 décembre 1974 aux chantiers navals de Newport News (Virginie). Inscrite au programme de constructions neuves de l’année fiscale 1969-1970, elle est la première d’une série de quatre : DLGN39 Texas (FY 1970-1971), DLGN40 (FY 1971-1972), DLGN41 (FY 1974-1975 récemment votée).
Ses principales caractéristiques sont les suivantes :
– déplacement 10 000 tonnes pleine charge (tpc) environ.
– dimensions : 177,3 x 18,5 x 9 m.
– propulsion : 2 réacteurs à eau pressurisée, 2 groupes de turbines à vapeur développant au total 100 000 CV, 2 hélices.
– vitesse supérieure à 30 nœuds.
– armement :
• Missiles : 2 rampes simples MK26 permettant de lancer à la demande soit des Standard Missiles antiaériens à moyenne portée, soit des engins Anti-sous-marins (ASM) ASROC (Anti Submarine Rocket).
• Artillerie : 2 tourelles simples de 127 CA entièrement automatiques et tirant à la cadence de 20 coups/minute chacune.
• ASM : en plus de l’ASROC précité, l’armement ASM comprend 6 Tubes lance-torpilles (TLT) et 2 hélicoptères.
– équipement électronique : 1 radar de veille-air SPS40B, 1 radar d’altimétrie SPS48A, 3 radars de guidage pour les missiles, 1 radar d’artillerie, 1 sonar SQS53A à convergence et réflexion sur le fond, 1 système NTDS d’exploitation des informations tactiques.
– équipage : 27 officiers + 415 non-officiers.
Une 5e frégate de ce type, baptisée momentanément DLGN42, sera fort probablement inscrite au programme de constructions de la FY1976, le Congrès ayant déjà accordé des fonds pour l’acquisition des matériels à longs délais d’approvisionnement nécessaires à sa construction.
L’armement indiqué ci-dessus risque d’être remanié, le nouveau chef des opérations navales, l’amiral Holloway (1), désirant que le maximum de navires de combat, y compris les sous-marins nucléaires d’attaque, soient désormais dotés comme les navires soviétiques d’une capacité anti-surface à base de missiles. L’US Navy développe actuellement un missile baptisé Harpoon. C’est un engin aérodynamique d’une portée de 60 nautiques, doté d’un autodirecteur actif. La charge militaire est d’environ 220 kg. Il vole à Mach 0,85, sur une trajectoire basse (environ 15 à 20 m) avec en fin de parcours, possibilité soit de ressource avant le piqué final, soit de trajectoire horizontale. Une version encapsulée du Harpoon destinée aux sous-marins est également à l’étude.
Il convient d’indiquer à propos du lancement du Virginia que le Congrès américain a récemment voté une résolution selon laquelle l’autorisation et la mise en place de crédits pour la construction de bâtiments de guerre importants n’auront désormais lieu que s’ils sont dotés de la propulsion nucléaire. Le président Ford ayant signé cette résolution, celle-ci a pris force de loi. Tous les bâtiments de tonnage égal ou supérieur à 5 000 t seront donc désormais à propulsion nucléaire. Ceci intéresse les futurs destroyers de 6 000 t du type DG que projette de construire l’US Navy et dont une partie devait être propulsée par turbines à gaz. Elle semble devoir enterrer définitivement le « Sea Control Ship », ce petit porte-aéronefs bon marché que l’US Navy souhaitait construire à une vingtaine d’exemplaires et dont nous avons dit dans une précédente chronique [NDLR 2025 : mai 1974] que le Congrès avait refusé les crédits pour la mise en chantier du prototype.
Rappelons qu’en plus des 4 unités type Virginia, l’US Navy possède 9 bâtiments de surface à propulsion nucléaire :
– 4 porte-avions : Enterprise (en service), Nimitz (en essais), Dwight Eisenhower (en chantier) et Carl Vinson (voté mais dont la mise sur cale interviendra en 1975).
– 1 croiseur de 20 000 t : le Long Beach, en service.
– 4 frégates : W. Bainbridge, Truxtun et California en service, South Carolina en achèvement à flot.
France : renforcement de la flotte en Méditerranée et fin de la mission sur le canal de Suez
Le Conseil de défense, réuni le 18 décembre 1974 sous la présidence de M. Valéry Giscard d’Estaing, a adopté un redéploiement de nos forces navales entre Brest et Toulon dans le but de renforcer la présence française en Méditerranée.
Étalé sur plusieurs années, ce redéploiement portera d’abord sur le transfert de la corvette ASM Aconit à Brest, du porte-avions Clemenceau et de la frégate lance-missiles Duquesne à Toulon ; l’Aconit ralliera son nouveau port d’attache le 1er juillet 1975 tandis que les 2 autres bâtiments gagneront Toulon le 1er octobre 1975.
En 1976, le porte-avions Foch et le croiseur lance-missiles Colbert seront transférés à Toulon tandis que l’escorteur d’escadre Duperré ira à Brest. En 1977, enfin, la frégate lance-missiles Duquesne ralliera Toulon.
La plupart des bâtiments ASM neufs tels que les 3 grosses frégates type Tourville, les corvettes type C70 et les avisos A69 seront basés à Brest où sera sans doute ultérieurement stationné le porte-hélicoptères nucléaire PH75 dont la construction a été décidée [NDLR 2025 : ce projet sera abandonné en 1980].
Cet échange entre les flottes du Ponant et du Levant est de nature à rééquilibrer le potentiel industriel et logistique de la 2e Région maritime que le développement de nos forces sous-marines stratégiques tendait à surcharger. Le départ pour Toulon d’unités importantes comme les porte-avions, est cependant compensé par l’affectation à Brest d’unités plus légères mais nombreuses et modernes.
Toutes ces opérations de transfert seront effectuées progressivement et conduites de manière à provoquer le minimum de gêne pour les familles.
La participation de notre Marine au déminage du canal de Suez s’est achevée fin décembre. Elle avait commencé le 14 juin 1974 par l’arrivée à Port-Saïd du dragueur Acanthe et du Gardénia, bâtiment base du 3e groupe de plongeurs démineurs. Ces derniers ont alors entrepris le nettoyage des banquettes des deux rives du canal, opérant dans un premier temps entre 0 et 3 mètres de profondeur, puis entre 0 et 8 mètres.
Après ce travail de déblaiement, le groupe a été relevé en novembre par les chasseurs de mines Circé et Calliope et les plongeurs par une nouvelle équipe afin de procéder à une dernière vérification de sécurité.
La phase de l’opération confiée à la Marine nationale s’est soldée par la destination ou la neutralisation tout au long de 224 kilomètres de berges de plus de 3 000 charges explosives de toute nature (mines anti-personnel, mines antichars, bombes, obus, obus de mortiers antichars, roquettes, grenades et explosifs divers) et de près de 35 000 cartouches ainsi qu’au repérage d’une centaine d’épaves ou d’obstacles divers. L’amiral Joire-Noulens, Chef d’état-major de la Marine (CEMM), a tenu à témoigner sa satisfaction aux équipages ayant participé à cette opération qui, par ailleurs, a fait l’objet de commentaires flatteurs des autorités égyptiennes et anglo-saxonnes ayant pris part à la même tâche.
Grande-Bretagne : conséquences pour la Marine du réexamen de la politique de défense
Dès son arrivée au pouvoir en mars 1974, M. Wilson avait annoncé que son gouvernement allait réexaminer la politique militaire de son prédécesseur parce qu’il la jugeait trop ambitieuse et trop onéreuse pour l’économie du pays. Repoussée de mois en mois, on s’attendait à ce que la nouvelle politique militaire anglaise soit enfin définie à l’occasion de l’exposé que devait faire le 3 décembre aux Communes le ministre de la Défense, M. Roy Mason. Prenant prétexte que le gouvernement britannique devait, avant de prendre ses décisions définitives, consulter ses alliés de l’Otan, du CENTO et du Pacte des Cinq Nations, M. Roy Mason s’est principalement borné à dresser le contour de l’enveloppe budgétaire que le gouvernement souhaitait consacrer à la défense au cours des prochaines années. Il a en outre indiqué brièvement quelles pourraient en être les répercussions sur l’évolution des trois armées. Il faudra donc attendre le prochain Livre blanc sur la défense pour plus de précisions.
Quoi qu’il en soit, l’objectif est de ramener en dix ans de 5,5 % à 4,5 % la part du PNB consacrée à la Défense. En termes budgétaires et par rapport aux 3 600 millions de livres affectées l’an dernier aux armées, les crédits seront réduits de 300 M en 1975-1976 (2), de 500 en 1978-1979 et de 750 en 1983-1984, de manière que l’économie globale atteigne 4 700 M £. Mais ce n’est là peut-être qu’un vœu pieux car il n’est pas assuré que les travaillistes restent au pouvoir si longtemps et, d’autre part, l’évolution de la conjoncture internationale, tout à fait imprévisible, pourrait – qui sait ? – remettre un jour en question la politique de sévères économies du gouvernement Wilson.
La diminution de crédits prévue va évidemment avoir des répercussions tant sur les effectifs que sur les programmes de matériel de la Royal Navy. Pour ce qui concerne les premiers, le personnel militaire, Royal Marines compris, doit être en dix ans ramené de 77 000 à 72 000 hommes et femmes, soit une réduction de 5 000. Dans ce domaine, la Navy sera moins touchée que la RAF et l’Army qui verront leurs effectifs respectivement amputés de 14 000 et 12 000 h. Les réductions de personnel porteront d’abord sur les Royal Marines dont l’un des cinq commandos – il s’agit du 41e basé à Malte – sera dissous.
Pour ce qui concerne le matériel, il ne sera pas touché à la force sous-marine stratégique dont les missiles du type Polaris A3 de l’US Navy (3) ne seront pas remplacés par des engins plus modernes. Les constructions neuves en cours seront maintenues mais étalées dans le temps. Ceci intéresse principalement le croiseur porte-hélicoptères de 18 000 t, HMS Invincible, 3 Sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), 5 destroyers lance-missiles classe Sheffield et 8 escorteurs ASM (7 du type Amazon (4), 1 du type 22).
On peut considérer que ces bâtiments, dont la construction commencée ou poursuivie pour la plupart d’entre eux avec déjà un grand retard sur les prévisions, auront tous rallié la flotte à la fin de l’actuelle décennie. Leur mise en service ne compensera pas cependant numériquement les unités qui seront désarmées d’ici là puisque M. Mason a indiqué que le nombre des destroyers et escorteurs serait ramené de 70 actuellement à 60, celui des sous-marins classiques de 21 à 18, celui des dragueurs et chasseurs de mines de 40 à 30 et celui enfin des navires logistiques de 48 à 32.
L’unique porte-avions de la Royal Navy, l’HMS Ark Royal, sera désarmé bien avant l’échéance prévue de 1980. Il en sera de même pour le porte-commandos HMS Bulwark qui arrive à bout de bord. Les transports d’assaut de 11 000 t, HMS Intrepid et Fearless, ne seront pas remplacés quand ils auront atteint leur limite d’âge, c’est-à-dire après 1985, ce qui laisse du temps pour revenir sur cette décision. Ces deux bâtiments ainsi que l’ex-porte-avions de 24 000 t, HMS Hermes, transformé en 1973 en porte-hélicoptères d’assaut, et 6 LST relevant de la flotte auxiliaire constitueront le groupe amphibie chargé de transporter ou d’héliporter le groupement de commandos qui, en cas de crise ou de conflit, doit être envoyé en Norvège pour renforcer le flanc Nord de l’Otan.
En résumé, on peut avancer que la Royal Navy et ses chefs, tout en ayant été obligés de lâcher du lest pour tenir compte des difficultés de tous ordres auxquelles se heurte le Royaume-Uni, ont finalement réussi à sauver l’essentiel d’une flotte qui, bien que diminuée, n’en demeurera pas moins en 1980 une force respectable.
À cette époque on peut penser qu’elle comprendra en gros :
– 4 sous-marins lance-missiles Polaris.
– 1 croiseur neuf porte-hélicoptère ASM, l’HMS Invincible.
– 2 croiseurs anciens transformés en porte-hélicoptères ASM.
– 60 destroyers et escorteurs dont un bon tiers auront moins de 10 ans d’âge. Tous ces navires seront équipés de systèmes d’armes et d’équipement très évolués, aucune réduction de crédits n’étant prévue en ce qui concerne les projets majeurs en développement ou en cours d’étude. La plupart seront dotés d’hélicoptères ASM.
– 11 sous-marins nucléaires d’attaque dont le plus vieux, le Dreadnought, sera sans doute réservé à l’entraînement.
– 18 sous-marins classiques dont les plus anciens auront été ou seront sur le point d’être remplacés par des bâtiments neufs puisque la Royal Navy souhaiterait, a-t-on dit, se mettre à construire des sous-marins à moteurs Diesel.
Le tout sera soutenu par une flotte de 32 pétroliers ravitailleurs et bâtiments logistiques tous de grande taille et de construction récente.
Quant à la Fleet Air Arm, elle sera forte de 120 à 150 hélicoptères lourds ou légers de lutte ASM ou d’assaut et peut-être d’une vingtaine d’avions du type Harrier si l’on décide finalement d’embarquer quelques appareils de ce type sur l’HMS Invincible.
Toutes ces forces seront, à l’exception d’un tout petit nombre, basées en métropole mais le gouvernement n’a pas renoncé, s’il en avait d’ailleurs jamais eu l’intention, à maintenir en permanence un « Operating Group » à l’Est du Cap.
Bien que M. Wilson ait, pour satisfaire la gauche travailliste, et pour renforcer les liens d’amitié avec l’Afrique noire, manifesté son intention de dénoncer l’Accord de Simonstown, il est probable qu’un arrangement interviendra avec l’Afrique du Sud qui permettra à ces « Operating Groups » de bénéficier durant leur transit à l’aller comme au retour des facilités offertes par cette base.
Rappelons que l’ancienne base anglaise de Simonstown a été, à la demande de l’Afrique du Sud, transférée à ce pays en avril 1956, à la suite d’un accord entre le gouvernement de Pretoria et celui de Londres. En vertu de cet accord, l’Afrique du Sud, même si elle n’est pas elle-même belligérante, garantit en temps de guerre la libre utilisation de la base, tant par la Royal Navy que par les marines alliées de la Grande-Bretagne. Elle s’est en outre engagée à améliorer les installations de la base, ce qu’elle a aussitôt entrepris et continue de faire, et à développer ses forces navales en achetant du matériel britannique.
Sur le plan de l’organisation, une nouvelle zone stratégique maritime était créée pour remplacer l’ancienne Royal Navy South Atlantic Station. Cette zone, dénommée South Atlantic and South American Station, était placée sous l’autorité d’un amiral britannique et comprenait un vaste secteur sous commandement sud-africain.
En 1966, à l’issue de l’embargo sur les armes à destination de l’Afrique du Sud, décidé par le gouvernement travailliste revenu au pouvoir, l’accord précédent est renégocié. La South Atlantic and South American Station est dissoute, la Royal Navy n’étant plus représentée que par un détachement symbolique aux ordres d’un commodore jouant également le rôle d’attaché naval.
Par voie de conséquence, la station de transmissions passe sous le contrôle de Pretoria qui décide de renoncer à s’adresser exclusivement aux chantiers britanniques pour le développement de ses forces navales. À l’issue de cette révision, les Accords de Simonstown se réduisent donc pour les Britanniques aux capacités de réparation et d’escale, en temps de paix comme en temps de guerre, prévues en 1956 [NDLR 2025 : signé en juin 1955]. Tel est l’accord que M. Wilson entend renégocier à nouveau : sa marge de manœuvre est comme on le voit assez étroite (5). ♦
(1) L’Amiral Holloway a remplacé l’Amiral Zumwalt le 1er juin 1974.
(2) L’année budgétaire en Grande-Bretagne commence le 1er avril.
(3) Ces missiles sont à 3 corps de rentrée non manœuvrables de 200 kt chacun, de conception et fabrication nationales.
(4) L’Amazon est entré en service le 11 mai 1974, le Sheffield est en essais.
(5) La base de Simonstown comprend actuellement un arsenal avec une grande cale sèche, un port militaire, une base sous-marine, les locaux de l’état-major de la Marine et divers autres établissements. Non loin de Simonstown se trouve le PC de Silvermine. Enterré à flanc de colline et très bien protégé, il comprend un centre de transmissions et un PC opérations ultramodernes.