Outre-mer - Évolution de la crise éthiopienne - Rhodésie : ouverture du dialogue avec les Africains
Évolution de la crise éthiopienne
La crise éthiopienne a connu, durant les derniers mois de 1974, plusieurs rebondissements qui en ont modifié la nature et la portée. Le Comité militaire a cessé d’être le ferment de la démocratisation progressive du régime impérial pour devenir le cerveau d’une dictature conduisant à la socialisation du pays. Pour en arriver là, il lui a fallu procéder à l’épuration de l’armée et bouleverser la classe dirigeante ; les différentes tentatives, maladroites, faites par des modérés pour freiner le cours des événements, en ont été le prétexte. Puis l’évolution est devenue plus rapide : six mois ont été nécessaires pour évincer l’Empereur ; il suffira d’à peine 90 jours pour passer de la dictature militaire à la socialisation du régime. La chute du Négus a été provoquée par la victoire des « républicains » de l’armée sur les « féodaux réformateurs » ; la transformation du régime par celle des « jacobins » nationalistes sur les « girondins » fédéralistes. Mais cette évolution n’aurait pu se produire si la crise, au départ, n’avait été le résultat d’un mécontentement profond des cadres subalternes de l’armée, déçus par l’immobilisme du pouvoir central et de la hiérarchie militaire, et si, par l’efficacité même de leur action initiale, ils n’avaient pas tenu prisonniers les quelques cadres supérieurs qui les avaient suivis pour temporiser. On retrouve le même phénomène dans l’évolution récente du Portugal, à cette différence près que les jeunes officiers, maîtres du jeu à Lisbonne, n’ont pas poussé aussi loin leur avantage, puisque le général Costa Gomez a pu succéder au général Spinola ; ils s’appuient en outre sur des partis politiques organisés, alors qu’à Addis-Abeba la jeune équipe militaire ne doit plus compter maintenant que sur elle seule et qu’elle manque de toute expérience politique. De plus, en supprimant le mythe de l’Empereur, avant d’avoir essayé d’implanter dans les ethnies un parti centralisateur, le pouvoir militaire, nationaliste et jacobin, ne dispose que de l’armée pour combattre les forces centrifuges dont certaines, notamment en Érythrée et en Ogaden, sont très puissantes. Le drame éthiopien, qui peut remettre en cause l’équilibre de la corne orientale de l’Afrique, à l’heure de la réouverture du canal de Suez va donner un regain d’intérêt aux confins de l’océan Indien et de la mer Rouge, c’est-à-dire à la zone du détroit de Bab el Mandeb (Sud et Nord-Yémen, Érythrée, Territoire français des Afars et des Issas ou TFAI et [NDLR 2025 : Futur Djibouti en 1977] Somalie), doit être suivi avec une grande attention.
Avec un peu de recul, l’enchaînement des événements, survenus à Addis-Abeba durant l’année 1974, apparaît clairement. On se rappelle qu’à la fin de 1973, la situation politique et économique de l’Éthiopie traversait une passe dangereuse. Haïlé Sélassié, pour suivre l’ensemble des pays africains, amorçait une conversion de sa politique étrangère. Ce tournant ne plaisait pas aux deux principaux piliers du régime, l’Armée et l’Église. Il s’agissait de chercher, parmi les pays arabes les plus modérés, un soutien qui permettrait de mettre fin, par un compromis, à la rébellion érythréenne, la rupture avec Tel-Aviv privant l’Éthiopie de l’aide israélienne sur le terrain, et les États-Unis se montrant réticents pour augmenter leur assistance militaire. L’armée était d’autant plus inquiète que l’URSS s’employait à doter la Somalie d’une force moderne dont les matériels, en qualité et en importance, étaient bien supérieurs à ce dont l’Éthiopie disposait. Cette manœuvre diplomatique, aux conséquences intérieures dangereuses, était entreprise alors que la hausse des produits industriels et du pétrole provoquait une poussée inflationniste dans les villes et que les campagnes avaient été ravagées par une sécheresse exceptionnelle, réduisant de 50 % les productions agricoles d’exportation, principales richesses du pays, et décimant par la famine les populations de provinces entières, comme celle du Wollo, sans que le gouvernement parût s’en inquiéter. De plus, depuis plusieurs années, les États-Unis mesuraient leur aide financière, sans doute parce que leurs assistants techniques se sentaient impuissants à promouvoir le développement réel du pays si le système féodal n’était pas profondément réformé. En février et mars 1974, les interventions successives de plusieurs grandes unités, animées par les jeunes cadres qui se plaignaient de leur situation matérielle, contraignirent l’Empereur à remplacer le président du Conseil, Habte Wolde, par M. Makonnen, de tendance plus libérale ; le général Abebe, accepté par l’armée, devint ministre de la Défense et chef d’état-major général. Les comités de base, constitués dans les unités mutinées, formèrent un Comité de coordination des forces armées (CCFA) pour continuer à exercer une pression sur le pouvoir et pour s’efforcer d’étendre leur mouvement à d’autres formations militaires. Une agitation estudiantine et sociale fut alors réprimée, avec l’aide de l’armée, le gouvernement réclamant des délais afin de mettre sur pied une nouvelle constitution, la réforme agraire et de promouvoir une politique sociale plus humaine.
À cette époque, les forces en présence étaient les suivantes : d’un côté, le gouvernement, l’entourage de l’Empereur, une fraction encore importante de l’armée souhaitent une évolution raisonnable vers une monarchie constitutionnelle, mais surtout ils cherchent à assurer la survie du régime monarchiste, indispensable selon eux à l’unité de la nation ; de l’autre, une contestation vigilante, qui n’est pas entièrement composée de « républicains », comprend des individus méfiants à l’égard des décisions du pouvoir à qui ils prêtent des arrière-pensées réactionnaires. Ces contestataires, toutefois, sont divisés ; ils comptent trois centres nerveux, s’ignorant sinon s’opposant l’un l’autre, et dont les composants ne sont eux-mêmes pas unis : le CCFA, alors dominé par la tendance réformatrice ; les étudiants et les enseignants dont les plus extrémistes sont les seuls à s’attaquer ouvertement au principe monarchique au nom du socialisme et qui, dans leur ensemble, sont opposés au programme évolutionniste de M. Makonnen ; les syndicats, enfin, qui cherchent à s’organiser en une force réelle mais dont la contestation conserve un caractère technique et évite toute action politique. En dehors de quelques affinités idéologiques de certains cadres subalternes des CCFA avec l’aile radicale du mouvement étudiant, aucun lien n’existe entre ces groupes.
Le deuxième acte de la crise commença en juillet. De fausses manœuvres du Premier ministre Makonnen, du ministre de la Défense Abebe et du chef de l’état-major particulier de l’Empereur avaient laissé croire à la fraction dure du CCFA qu’elle allait être éliminée par la force. Celle-ci put faire basculer l’équilibre du comité en sa faveur. Elle publia un programme d’action qui restait modéré mais qui officialisait le rôle de l’armée dans l’évolution politique du pays. Selon ce texte, le CCFA devait veiller à ce que le gouvernement pût fonctionner librement en éliminant tout obstacle intérieur et extérieur, promouvoir un changement durable sans effusion de sang, par conséquent réviser la constitution et tracer les grandes lignes d’une nouvelle législation du travail, enfin faire participer toute la population au développement et, dans ce but, lutter contre les coutumes qui, jusqu’alors, avaient accentué les divisions du pays. En application de ce programme, le CCFA fait arrêter quelque cent cinquante princes, notables ou hauts fonctionnaires et exige la démission du gouvernement Makonnen. Un nouveau ministère est constitué avec, à sa tête, le lidj Michael Imru ; le portefeuille de l’Intérieur est tenu par un militaire ; le général Aman Andom, nouveau ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, devient en apparence l’homme fort de l’Éthiopie. Pendant tout le mois d’août et jusqu’à la mi-septembre, les événements se précipitent ; l’Empereur est isolé à la suite de l’arrestation des principales personnalités de son entourage et de la suppression des organismes dépendant directement de la Couronne : il est coupé de la population par une intense campagne de calomnies ; il est enfin destitué et arrêté, le 11 septembre, sans aucune réaction populaire. Un Conseil militaire provisoire (CMP) est alors institué pour tenir lieu d’autorité suprême en attendant la promulgation d’une nouvelle constitution qui définirait la nature du régime. Le général Aman Amdon devient le président de cet organisme.
Une partie importante était alors jouée. Le vieil Empereur qui, bien qu’il eût contribué plus que quiconque à la modernisation du pays en créant une administration omniprésente pour supplanter les féodaux, en développant l’enseignement et en faisant d’Addis Abeba, de manière irréversible, le centre politique de l’Éthiopie, avait dû céder la place à une façon de dictature militaire. Préoccupé surtout de politique étrangère, il n’avait pas su ou n’avait pu parachever son œuvre par une réforme fondamentale des structures sociales. Le CMP, nouveau pouvoir, était censé représenter tous les courants de la vie politique éthiopienne, tout en étant l’autorité habilitée à résoudre leurs contradictions. Il était difficile de connaître sa composition ni le dosage des diverses tendances qui s’y affrontaient. Il était doté apparemment d’un comité exécutif, appelé DEURG. L’armée constituait en quelque sorte un grand parti national avec le Congrès, le CMP, et un Bureau politique, le DEURG [NDLR 2025 : DERG en vérité]. Une commission consultative civile siégeait auprès du pouvoir militaire et du gouvernement.
Le troisième acte débuta à la mi-novembre par une dramatique tension entre le DERG et le CMP dont le président, le général Andom, se montrait intransigeant sur deux points : il s’opposait à la prolongation de l’épreuve de force en Érythrée, peut-être parce qu’il était Érythréen lui-même mais surtout parce qu’il estimait que la guerre ne pouvait être gagnée sur le terrain et que sa poursuite menait à une impasse diplomatique ; il exigeait d’autre part que les personnalités arrêtées fussent jugées dans les règles et non exécutées sans autre forme de procès. Les extrémistes, au contraire, considérant que le nouveau pouvoir représentait la nation entière, désiraient marquer leur résistance à la sécession en développant les activités opérationnelles en Érythrée et, partant, en renforçant les troupes qui y étaient stationnées ; ils estimaient en outre que, pour rendre la révolution irréversible et obliger les modérés de l’armée à s’engager à fond, il était nécessaire de frapper les imaginations et de montrer, par l’usage d’une justice expéditive, la détermination de l’équipe au pouvoir. La position des extrémistes était renforcée par le fait que, sous la conduite du commandant Mengistu Huilé Mariam, vice-président du Conseil militaire et président du DERG, ils avaient joué les premiers rôles depuis le début des événements ; de son côté, le général Andom avait dû abandonner le 28 octobre, en raison d’un « surcroît de travail », les fonctions de chef d’état-major général de l’armée. La crise fut donc promptement réglée : le 22, le général Andom est assigné à résidence, le 23, il est destitué puis abattu alors qu’il résistait aux militaires venus l’arrêter. Dans la même nuit, cinquante-neuf personnalités des régimes précédents sont exécutées, parmi elles, MM. Habte Wolde et Makonnen, anciens Premiers ministres, les généraux Abebe et Ghebre, anciens ministres de la Défense et l’amiral Desta, ancien chef de la marine, un des petits-fils de l’Empereur. Quelques jours plus tard, 5 000 hommes sont envoyés en renfort en Érythrée.
Le drame provoqua une certaine effervescence dans l’opinion internationale : M. Sekou Touré se fit même remarquer à cette occasion par son plaidoyer pour sauver la vie de l’Empereur, lequel est sans doute mieux protégé par l’existence d’un « trésor » personnel confié à des banques suisses qui ne le restitueront qu’avec l’accord du propriétaire ; les États-Unis qui, jusqu’alors, paraissaient favorables à l’évolution de l’Éthiopie vers la démocratie, suspendent leur aide, notamment militaire, jusqu’à ce qu’ils puissent, ayant reçu des informations nouvelles, « tirer une conclusion ou porter un jugement ». La méfiance américaine a peut-être incité le commandant Mengistu à rester dans l’ombre et à remettre la présidence du CMP au général Teferi Benti qui fut, comme son prédécesseur, attaché militaire à Washington.
Le nouveau président appartient, de même que le chef du DERG, à l’ethnie Galla. Par ses études on le considère comme « amharisé » ; par les postes ou stages qu’il a pu suivre à l’étranger, il a acquis une expérience qui le rend à même de dépasser le slogan « Éthiopie d’abord » (Ethiopia tekdem), lancé par son équipe, et de comprendre la complexité du problème international que pose l’évolution de son pays. Mais, pas plus que le général Andom, il n’apparaît comme étant le maître du jeu. De plus, la situation intérieure est toujours aussi grave : la famine, un des prétextes à l’insurrection de février, loin d’être jugulée, se développe ; les finances publiques sont au plus bas ; le peuple est contracté, notamment dans les provinces périphériques, et peut donner asile à des mouvements subversifs ou sécessionnistes ; le Front de libération de l’Érythrée (FLE), qui paraît accepté maintenant comme représentant qualifié par l’ensemble de la population érythréenne, devient plus intransigeant et menace de « répondre à la guerre par la guerre » ; dans le Tigré et le Begembder, les anciens notables ou féodaux organisent des maquis. Pour résoudre ces difficultés, l’armée se trouve seule : les autres groupes contestataires ont été soit décapités, comme les syndicats, soit contraints, comme les enseignants et étudiants, à suivre l’action sans bien en comprendre les objectifs. C’est peut-être avec l’intention de trouver des alliés dans ces fractions de la population mais aussi afin d’essayer de couper le FLE du soutien des États progressistes, que le DERG a décidé d’engager le pays dans la voie socialiste. Le 21 décembre, en effet, le CMP publie une déclaration en dix points, par laquelle il annonce la nationalisation future des principales activités économiques, la pratique de l’autogestion par administrations régionales et villageoises, la création d’un parti politique « animé par la philosophie révolutionnaire de l’Éthiopia tekdem » et chargé de promouvoir un socialisme spécifiquement éthiopien. En outre, il confirme les principes unitariste et laïque sur lesquels doit reposer la future constitution et souhaite qu’une communauté économique culturelle et sociale soit organisée avec le Kenya, la Somalie et le Soudan ; il précise que la politique étrangère ne sera pas changée « pour l’essentiel » mais que « la famille, base fondamentale de la société, sera protégée de toutes les influences, vices et tares venus de l’étranger ».
Cette déclaration, à la fois nationaliste, xénophobe et socialiste, laisse les observateurs perplexes. « Fuite en avant… » disent les uns, « Influence sous-jacente de la Chine qui chercherait, par sa présence renforcée en Éthiopie, à contrebalancer le poids pris par l’URSS en Somalie » – commentent les autres. Devant une situation encore instable, il est difficile de conclure et de dégager des perspectives. Néanmoins, quatre points sont à souligner dès à présent : l’Éthiopie brûle dangereusement les étapes en voulant réformer, dans le même temps, ses conditions politiques, économiques et culturelles, car elle n’a pas intérêt à décevoir l’Occident qui peut seul lui fournir l’aide immédiate dont elle a besoin ; la campagne d’alphabétisation et de développement des villages, qu’elle entend mener avec 60 000 étudiants et enseignants mobilisés, ne pourra se faire qu’au bénéfice de la langue amharique, au détriment des particularismes régionaux et c’est pourquoi les notables érythréens refusent d’en être l’objet ; l’exaspération du nationalisme paraît incompatible avec l’objectif, poursuivi en politique étrangère, de se rapprocher des pays voisins ; enfin, l’instabilité actuelle de l’Éthiopie, son glissement vers les progressistes ou le chaos risquent de bouleverser le jeu des influences dans cette partie de l’Afrique et, par conséquent, de provoquer une perturbation sérieuse de l’équilibre du Territoire français des Afars et des Issas.
Rhodésie : ouverture du dialogue avec les Africains
L’évolution du Mozambique vers l’indépendance place le gouvernement rhodésien dans une position très délicate. Pendant le mois de décembre, les nouvelles les plus contradictoires ont circulé concernant l’adaptation de la politique rhodésienne à cette situation nouvelle. Une seule chose est certaine : le 11 décembre 1974, M. Ian Smith, Premier ministre, a annoncé que son gouvernement était parvenu à un accord avec les rebelles pour un cessez-le-feu immédiat. En échange, il consentait à la libération des prisonniers politiques et acceptait la tenue d’une conférence constitutionnelle où seraient réunis les représentants de toutes les communautés du pays. Mais il est difficile de reconstituer avec exactitude les négociations successives qui ont permis, d’une part de concilier les différends existant entre les mouvements rebelles pour leur faire adopter une attitude commune, d’autre part d’amener M. Smith à braver l’opinion des extrémistes blancs et à accepter de négocier une réforme constitutionnelle avec des délégués de la population noire.
Plusieurs gouvernements ont intérêt à favoriser une évolution de la situation intérieure de la Rhodésie. En premier lieu, la Grande-Bretagne qui, aux yeux de l’ONU et de l’opinion internationale, est toujours responsable de cette colonie dont la communauté blanche a proclamé unilatéralement son indépendance le 11 novembre 1965 ; Londres, d’ailleurs, continue à appliquer les sanctions politiques, économiques et administratives décidées à cette occasion, sanctions qui n’ont pas eu tout l’effet escompté et dont les pays africains mettent le manque d’efficacité à son débit. Ensuite, le Malawi et surtout la Zambie qui ont été placés par le colonisateur dans un même ensemble économique que la Rhodésie et qui ont constitué une fédération avec elle, de 1953 à 1963, période où les Anglais craignaient que le nationalisme boer ne rencontrât des sympathies parmi les blancs de ses colonies. Enfin, la Rhodésie elle-même qui ne peut rompre cette interdépendance sans briser l’essor de son économie qui, par ailleurs, est tributaire du Mozambique pour ses échanges extérieurs, et qui n’ignore pas que le futur gouvernement de ce pays sera dominé par le Front de libération du Mozambique (FRELIMO) dont les affinités avec le Zimbabwe African National Union (ZANU), un des mouvements nationalistes rhodésiens, sont notoires. Tels sont les principaux acteurs, mais aucune solution de compromis ne peut être obtenue sans l’accord de deux autres gouvernements qui se profilent à l’arrière-plan : celui d’Afrique du Sud que l’avenir de la communauté blanche de Rhodésie intéresse au premier chef ; celui de Tanzanie, principal soutien du FRELIMO et de tous les mouvements de libération d’Afrique australe. Or, il se trouve qu’actuellement Pretoria, conscient de la vulnérabilité rhodésienne, cherche à asseoir sa propre sécurité sur des bases plus politiques que militaires et que Dar-es-Salam, déçu par les difficultés de la communauté est-africaine (Kenya-Ouganda-Tanzanie) s’efforce de resserrer ses liens avec la Zambie et même le Malawi. Toutes les conditions sont donc réunies pour une reprise du dialogue entre Salisbury et les capitales voisines.
À la mi-septembre, des experts anglais se concertent avec des représentants de la Zambie, de la Tanzanie et du Botswana pour rechercher une solution au problème rhodésien. La conversation est reprise à Londres le 28 novembre. Entre-temps, les présidents zambien, tanzanien et botswanais se seraient rencontrés à Lusaka, capitale de la Zambie, avec les chefs du ZANU et du ZAPU (Zimbabwe African People’s Union) détenus en Rhodésie et libérés pour l’occasion par M. Ian Smith. Curieusement, le Malawi, allié de l’Afrique du Sud, est tenu à l’écart de ces conversations. Le 1er décembre 1974, une indiscrétion de deux hebdomadaires sud-africains apprend à l’opinion étonnée que M. Vorster aurait rencontré en Côte d’Ivoire MM. Houphouët Boigny et Senghor pour relancer la politique du « dialogue » ; cette nouvelle n’est ni confirmée ni démentie par Abidjan et Dakar. Enfin, le 3 décembre, MM. Nyerere, Kaunda et Khama, respectivement présidents de la Tanzanie, de la Zambie et du Botswana se réunissent à nouveau à Lusaka avec M. Josuah Nkomo, président du ZAPU, les Révérends Ndabaningi Sithole, chef du ZANU et Abel Muzorowa, leader du Conseil [NDLR 2025 : Congrès] national africain (ANC) ainsi qu’avec des représentants du Front de libération du Zimbabwe (FROLIZI). Simultanément, les chefs d’État précités auraient rencontré à Lusaka des envoyés du gouvernement rhodésien, M. Tony Smith, ministre de la Justice, partisan d’une libéralisation du régime et M. Jack Gaylard, secrétaire du cabinet de M. Ian Smith, ainsi que M. Brand Fourie, secrétaire d’État aux Affaires étrangères du gouvernement sud-africain.
La première réunion avait pour objectif de rapprocher les positions des mouvements nationalistes afin, si possible, d’en unifier l’action. On se rappelle que des différences idéologiques et des rivalités de personnes séparent le ZAPU et le ZANU, que le FROLIZI, créé par des dissidents de ces deux partis interdits pour provoquer leur unification, est devenu une troisième formation clandestine, qu’enfin l’ANC du Révérend Muzorewa, constitué en 1972, lors de la grande enquête menée en Rhodésie par la mission britannique de Lord Pearce, est le seul parti africain admis par les autorités. Le regroupement des trois tendances interdites derrière l’ANC a été obtenu, du moins en apparence, car le ZANU ne semble pas décidé à perdre, au profit d’un tiers, le bénéfice de son action subversive qui, dans la région Nord-Est, a obtenu les seuls résultats tangibles de la rébellion. Quoi qu’il en soit, M. Gordon Chavunduka, secrétaire général de l’ANC, devient, pour le moment, le porte-parole officiel de l’ensemble des partis africains.
Quant à la seconde réunion, elle traitait de l’avenir constitutionnel de la Rhodésie et a failli se terminer par un échec. Les nationalistes ayant exigé que le principe d’un gouvernement majoritaire fût acquis avant le cessez-le-feu, M. Ian Smith fit savoir, le 7 décembre, que les discussions étaient interrompues. Grâce à l’entremise de M. Kaunda, les ponts ne furent pas coupés et les partis africains acceptèrent finalement de participer à une conférence qui se tiendrait en février 1975 pour définir la future constitution de la Rhodésie et la composition d’un gouvernement de transition. À la suite de l’accord, le cessez-le-feu fut proclamé et M. Vorster annonça le retrait des forces sud-africaines stationnées sur le Zambèze, forces, d’ailleurs, que Pretoria avait toujours prétendu être destinées à la protection du Caprivi Strip [NDLR 2025 : un corridor de 450 kilomètres sur 30 km du Sud-Ouest africain, qui deviendra la Namibie en 1990] et non à celle de la Rhodésie.
Cet accord est, certes, important mais le problème rhodésien n’en est pas réglé pour autant. Trois inconnues demeurent. D’abord, il n’est pas impossible que les extrémistes blancs, réunis autour de Tim Gibbs, chef du Parti rhodésien, qui se situe à la droite du Front rhodésien de M. Ian Smith, s’emploient à troubler le déroulement de la conférence. Au cours des élections de 1974, le Premier ministre a renouvelé son exploit de 1965 qui donnait à sa formation politique les 50 sièges européens de l’Assemblée (1) ; il est donc sûr de son Parlement, mais il peut craindre que des attentats, perpétrés par exemple contre les leaders politiques noirs autorisés à tenir des meetings, n’ébranlent la confiance de ceux-ci et ne conduisent à une rupture de l’armistice. Du reste, son propre parti est lui-même assez réticent : il paraît accepter d’accorder à la population noire un nombre de sièges égal à celui dont les Européens disposent à l’Assemblée, mais il ne semble pas prêt à aller au-delà. La deuxième inconnue se situe en Afrique du Sud où les concessions, faites par le gouvernement Vorster pour se concilier l’opinion africaine, ne sont pas acceptées par une fraction de l’opinion blanche ; certains militaires même estiment que cette politique conduit à rendre très difficile la solution du problème de la sécurité intérieure. En agissant sur le pouvoir, l’opinion peut l’amener à se montrer plus compréhensif à l’égard de la communauté européenne de Rhodésie, du moins si la conférence constitutionnelle traîne en longueur. La troisième inconnue se trouve parmi les Africains de Rhodésie : les partis, quand ils auront repris des activités ouvertes, sauront-ils rester unis ? Accepteront-ils tous, de bonne grâce, les compromis nécessaires ? Certains – le ZANU par exemple – n’exigeront-ils pas l’installation immédiate d’un gouvernement où ils seront majoritaires en menaçant de reprendre le combat s’ils n’obtiennent pas satisfaction ?
En cas de désaccord entre ces mouvements, il est peu probable que le gouvernement rhodésien, qui voudra rester maître du jeu, accepte une nouvelle intervention des présidents Nyerere ou Kaunda ; déjà, il a refusé que M. Callaghan rencontrât les chefs des partis politiques africains au cours d’un voyage que le ministre des Affaires étrangères britannique a effectué en Zambie, au Botswana, en Afrique du Sud et en Tanzanie fin décembre. Mais, aux yeux de l’opinion noire, M. Ian Smith n’est certainement pas le médiateur idéal pour régler les différends qui surviendraient non seulement entre les personnalités africaines mais surtout entre celles-ci et la communauté blanche. ♦
(1) L’Assemblée rhodésienne compte 66 membres : 50 Européens et 16 Africains. La moitié de ces derniers sont élus par les Africains inscrits sur les listes électorales suivant un critère censitaire, l’autre moitié par un collège électoral comprenant des chefs coutumiers et des membres des conseils africains. Les populations européennes et africaines se montent respectivement à 240 000 et 5 millions.