Politique et diplomatie - Washington et l'arme atomique tactique
Aux pays européens les problèmes de défense se posent à divers niveaux. Si l’on en juge par la presse et les moyens audiovisuels d’information, l’opinion s’intéresse avant tout à la structure des forces armées : conscription ou volontariat, durée du service, conditions de vie des soldats, etc. Compte tenu des pressions financières que la crise énergétique a accentuées, du climat social et politique, de l’état d’esprit des jeunes, enfin des conséquences que la stratégie de dissuasion et l’existence des armements modernes entraînent sur l’état des forces en temps de paix, tous les gouvernements sont conduits à s’interroger sur les mesures qui, dans les limites de ce qui est possible, sont les mieux adaptées à la nouvelle situation.
Parmi les spécialistes, d’autres questions sont débattues dont l’opinion, semble-t-il, ne se soucie guère. D’une manière générale, elles peuvent se résumer ainsi : dans le contexte international de 1975 et pour les dix années à venir, quel dispositif stratégique faut-il adopter pour l’Europe qui combine un effet maximum de dissuasion, la plus grande efficacité possible en matière de défense et un contrôle à toute épreuve sur l’utilisation des armes nucléaires ? Ces trois finalités sont en partie convergentes en partie contradictoires. Un contrôle rigide sur l’utilisation des armes nucléaires — tactiques comme stratégiques, dans la mesure où ces qualificatifs ont un sens — contribue, peut-on penser, à renforcer l’effet de dissuasion en rendant l’emploi de ces armes plus souple, plus flexible. La stratégie de riposte exige ainsi un contrôle centralisé très strict sur l’emploi de toutes les armes nucléaires.
Seule la rigidité des règles du commandement et du contrôle permet en effet un emploi limité et sélectif de ces armes, de telle manière que l’adversaire ne soit pas tenté de répondre par une salve généralisée d’armes tactiques ou par une escalade au niveau stratégique. Mais, inversement, la rigidité du contrôle peut avoir pour objectif de gagner du temps en concédant du territoire. Or, on ne peut absolument exclure que dans certaines circonstances l’objectif de l’adversaire soit précisément de gagner du territoire (1). Dans ce cas, la stratégie dite de riposte flexible et son corollaire le contrôle exclusif des armes nucléaires par l’autorité politique — le Président des États-Unis, le Président de la République française, le Premier britannique — en vue d’un emploi sélectif diminueraient l’effet cherché de dissuasion. Faut-il en conclure inversement que cet effet serait au maximum si l’emploi des armes nucléaires tactiques était laissé à la discrétion des commandants d’unité sur le terrain ? Il n’en est rien. En raison du caractère paradoxal de la dissuasion, celle-ci résulte en effet du rapport entre deux perceptions et deux volontés antagonistes. Les armes dites de dissuasion ont pour finalité de faire en sorte que ce rapport exclue le recours à la force. Pour ce faire, elles doivent être effectivement traitées pour ce qu’elles sont, des armes d’une nature différente des armes dites classiques. Cette différence est rendue manifeste par le fait que l’emploi des armes nucléaires, même tactiques, ne peut résulter que d’une décision politique ; mais cette distinction essentielle n’est pas toujours suffisamment reconnue. Elle doit être maintenue, aussi bien pour l’arme tactique que pour l’arme stratégique, et pour l’arme tactique quelle que soit sa puissance, même si celle-ci se situe dans les limites des explosifs « classiques ». Toute tentative pour estomper cette distinction et pour « banaliser » les armes nucléaires est dangereuse. Le danger ne consiste pas seulement dans le risque accru d’une utilisation hâtive ou hors de propos de ces armes. Il tient au fait que la « banalisation » d’armes nucléaires même de faible puissance en revient à « banaliser » les armes nucléaires dans leur ensemble. L’effet de dissuasion qui est, je l’ai dit, avant tout psychologique, diminuerait d’autant que les armes déployées seraient considérées comme des armes du combat ordinaire. À supposer que le combat soit engagé avec des armes de petite puissance on risque de passer sans solution de continuité au degré supérieur de l’échelle nucléaire.
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