Politique et diplomatie - Une rétrospective européenne
Pour l’historien, le diplomate, l’homme politique, l’étudiant, pour tous ceux qu’intéresse l’attitude de la France à l’égard de l’Europe occidentale dans l’après-guerre, le fonctionnement des institutions de la IVe République, l’ouvrage de René Massigli (1) constitue un témoignage irremplaçable.
D’une lecture passionnante, malgré – ou peut-être à cause de – la minutie de la reconstitution chronologique et la précision des détails techniques, c’est le déroulement incertain de notre politique européenne qui nous y est présenté, sur fond de problèmes intérieurs et de crises ministérielles. La période 1943-1956 dont traite le livre fait paraître, à l’avant-scène, deux grandes « affaires » : la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) et la Communauté Européenne de Défense (CED), projets conçus, selon René Massigli, en 1950 par Jean Monnet et qui devaient connaître un destin différent. L’ouvrage se termine en constatant l’étouffement de l’Union de l’Europe occidentale (UEO) à peine née, après le rejet par l’Assemblée Nationale, le 30 août 1954, du traité instituant entre les Six une Communauté Européenne de Défense.
Ambassadeur de la République à Londres pendant dix ans, de 1944 à 1954, après avoir été Commissaire aux Affaires Étrangères du Comité National Français à Londres puis à Alger. René Massigli ne se borne pas à retracer les étapes et les avatars de la construction européenne ; il apporte aussi une contribution de première main à l’histoire des relations franco-britanniques dans la première décennie de l’après-guerre. On trouve également dans cet ouvrage beaucoup plus qu’une chronique des événements ou une mise au point sur le rôle qu’y ont tenu les uns et les autres : appréciations sur les hommes ayant la charge de gouverner, jugements personnels dont la valeur fut ultérieurement démontrée par les faits, courage d’exprimer des positions indépendantes même lorsqu’elles n’étaient pas de nature à plaire aux responsables de notre politique.
En Georges Bidault, René Massigli reconnaît une intelligence aiguë, le courage qui le fait lutter jusqu’à l’épuisement ; mais il est déchiré entre une vision « nationaliste » des intérêts français et sa fidélité à son parti, le MRP, avec lequel, « jeune et ambitieux » comme il était, « il lui fallait compter pour se hisser aux très grands emplois dont il rêvait ». Robert Schuman, difficile à pénétrer, exprimant tour à tour avec une apparente sincérité des positions contradictoires. Pierre Mendès-France, courageux « aussi bien au moral qu’au physique, d’un patriotisme intransigeant, abordant les obstacles de front ; alors qu’Edgar Faure » préférait les contourner « au risque d’avoir ensuite quelque peine à s’orienter ». Jean Monnet enfin, « l’inspirateur » à qui René Massigli attribue un rôle décisif dans la conception et la mise en œuvre de la CECA, de la CED, puis du Marché Commun des Six.
La part étant faite des inclinations personnelles, la démarche de Jean Monnet se fondait sur un raisonnement que l’on peut ainsi reconstituer : le monde de l’après-guerre sera foncièrement différent du monde de l’entre-deux-guerres, qui paraissait encore obéir aux lois – résultant des rapports de forces – qui, au XIXe siècle, commandaient l’évolution internationale. Désormais, seules les très grandes puissances industrielles auront une réelle influence sur cette évolution. Les États-Unis et l’Union Soviétique sont – et sont seuls – dans ce cas. L’Europe occidentale dépendant des États-Unis pour sa reconstruction provisoirement et pour sa sécurité à plus long terme, il est vital que les États-Unis assument leurs responsabilités à son égard. Or, c’est de l’Europe occidentale dans son ensemble qu’il doit être question. Dans le monde dont vient d’accoucher la deuxième guerre mondiale, la France seule n’est plus pour les États-Unis un enjeu suffisant. La France, d’ailleurs, ne peut, par ses propres moyens, ni reconstituer son infrastructure économique, ni assumer sa sécurité. Elle ne le peut que dans un cadre européen. En particulier la reconstruction de la France n’est pas concevable sans que soit du même coup mise en œuvre la reconstruction de l’Allemagne. Il faut donc faire en sorte que l’Europe occidentale intéresse assez les États-Unis pour qu’ils assument pleinement leurs responsabilités vis-à-vis d’elle. Et la condition de cet intérêt est que l’Europe occidentale constitue économiquement, militairement et politiquement un ensemble cohérent. Cela implique en premier lieu la réconciliation définitive de la France et de l’Allemagne. Pour être définitive, cette réconciliation doit être fondée sur l’économie et comporter des abandons de souveraineté qui garantissent qu’il y a bien eu mutation par rapport à la période antérieure. Des économies complémentaires (par exemple la proximité du charbon et de la sidérurgie) et une convergence momentanée des intérêts ne suffisent pas en effet – l’histoire l’a prouvé – à assurer des relations pacifiques.
La base économique de la reconstruction de l’Europe occidentale et de sa transformation nécessaire est constituée par les régions industrielles de l’Est et du Nord de la France, de la vallée du Rhin, de la Belgique et de l’Italie du Nord. Ainsi les Six, géographiquement contigus et témoignant malgré leur diversité de profondes affinités culturelles, sont-ils capables, en s’unifiant, de constituer ce pilier européen auquel pourront s’amarrer les États-Unis dans leur intérêt propre autant que dans l’intérêt des Européens.
Dans ce grand dessein, quelle place est réservée à la Grande-Bretagne ? C’est là une des questions essentielles qu’évoque l’ouvrage de René Massigli. En effet, il ne fait pas de doute pour lui que les inspirateurs du « plan Schuman » et du « plan Pleven » ne considéraient pas la participation de Londres comme indispensable. Pourquoi ?
S’il est permis de spéculer, on peut répondre : au lendemain de la deuxième guerre mondiale, la Grande-Bretagne apparaît, plus que jamais, comme l’alliée privilégiée des États-Unis. Elle n’a pas, comme la France, connu la défaite, n’a donc pas déçu ses amis, et sa contribution à la victoire commune a été considérable. Au lendemain de la guerre, il est donc permis de penser que Londres demeurera – et voudra demeurer – « à part », l’interlocuteur privilégié de Washington, et que tout gouvernement britannique, qu’il soit travailliste ou conservateur, aura le souci prioritaire qu’il en soit ainsi.
On pouvait, d’autre part, au lendemain de la guerre, se demander si les « affaires européennes » tiendraient, dans les préoccupations britanniques, une place aussi importante que dans les préoccupations françaises – au moins dans les préoccupations de Jean Monnet et de ses collaborateurs. Après 1945, la Grande-Bretagne paraissait rester sensible à l’appel du « large », l’Europe ne venant qu’en troisième lieu, après les États-Unis et le Commonwealth, dans l’ordre des priorités reconnu par le Foreign Office. Mais il n’en résultait pas pour autant. René Massigli en est convaincu, qu’on n’eût pu réussir, si on l’avait voulu, à entraîner d’emblée les Britanniques dans l’entreprise européenne. Il est d’autre part paradoxal que ces mêmes formations politiques qui, tout au long de la IVe République, se partagèrent les responsabilités du pouvoir en proclamant leur volonté de faire l’Europe – à Six – engagèrent, chemin faisant, des opérations militaires outre-mer, en Indochine, en Égypte – pour ne pas parler de l’Algérie – qui absorbant les forces de la nation, faisaient passer l’Europe au second plan.
Il est permis de penser que certains ont, à l’époque, estimé qu’il était possible et souhaitable qu’une Europe du continent ravisse à la Grande-Bretagne le rôle d’allié privilégié des États-Unis que l’expérience de la guerre, s’ajoutant à la communauté de langue et de culture, lui avait conféré.
Ainsi, pour devenir un interlocuteur valable des États-Unis, l’Europe devait avoir rempli une condition : s’être unie d’une manière indissoluble. Or la Grande-Bretagne ne paraissait pas disposée, malgré certaines déclarations de W. Churchill, à prendre des engagements illimités dans le temps et inconditionnels. Il n’était pas question qu’elle accepte de se fondre dans une Europe supranationale. Il valait donc mieux qu’elle demeure en dehors de l’entreprise. Telle était au moins l’opinion des Européens de l’école de Jean Monnet. L’essentiel était d’obtenir que Londres donne sa bénédiction à l’Europe des Six. Et à partir du moment où le gouvernement des États-Unis fut convaincu qu’il fallait miser sur le succès de la construction européenne selon les plans de Jean Monnet (Eisenhower et John Foster Dulles en étaient convaincus), on put penser que Washington saurait obtenir de Londres les gestes diplomatiques de nature – si besoin était – à vaincre les hésitations de Paris. Par contre, une pleine participation britannique eut modifié les perspectives qu’avait voulu ouvrir Jean Monnet ; elle eut bloqué le processus d’intégration politique européenne, empêché l’Europe de devenir un État fédéral parlant d’une seule voix et pouvant prétendre à l’égalité avec les États-Unis.
Pour la Grande-Bretagne, la perspective de voir se constituer sur le continent un ensemble fédéral ne pouvait manquer de susciter des questions : laissée en marge d’une Europe ayant l’ambition et la capacité de devenir une puissance mondiale, ne risquait-elle pas d’apparaître comme une puissance de second ordre, mineure par rapport à l’Europe unie et aux États-Unis ? Son rôle intermédiaire entre Washington et les capitales d’un continent divisé n’aurait plus eu de raison d’être. La question se pose aujourd’hui de savoir si une telle évolution était, en tout état de cause, évitable. L’Europe fédérale que d’aucuns appelaient de leurs vœux entre 1950 et 1958 n’a pas vu le jour – et sa naissance n’est probablement pas pour demain. Et pourtant, le poids du gouvernement britannique – notamment auprès du gouvernement américain – n’est plus ce qu’il était au lendemain de la guerre. Aujourd’hui, le gouvernement de Bonn dispose à Washington d’une influence plus grande sans doute que celle qu’a conservée le gouvernement britannique.
Quoi qu’il en soit, alors que les adversaires de la CED redoutaient que l’on fît une Europe « allemande », la crainte s’exprima, René Massigli le rappelle, lors du débat au Parlement sur le traité de Paris instituant l’UEO, que la nouvelle Europe en gestation fût une Europe « britannique ».
Depuis 1946 au moins, on estimait à Londres, comme à Washington, que la sécurité de l’Europe occidentale ne pourrait être obtenue sans la participation de l’Allemagne demeurée libre, de même que la reconstruction des économies européennes exigeait le relèvement et la prospérité de cette Allemagne. On estimait aussi à Londres, comme à Paris, que le réarmement inévitable de l’Allemagne occidentale devait être assorti de garanties quantitatives et qualitatives qui élimineraient les risques d’une résurgence d’un militarisme nationaliste outre-Rhin. Qu’on y fût resté sensible, malgré la guerre froide, en témoigne, en 1953, après la mort de Staline, la proposition inattendue d’un Churchill vieillissant de tenir une conférence à quatre avec les Soviétiques, proposition qui, René Massigli le souligne, ne pouvait que compliquer la tâche à Paris de ceux qui voulaient faire avaliser par le Parlement le traité de CED. Mais, décidés à faire participer l’Allemagne à l’effort de défense d’un Occident qui s’estimait menacé, les Britanniques se voyaient offrir le choix entre deux solutions dont aucune ne leur convenait : ou bien adhérer à une nouvelle structure dont les institutions supranationales étaient destinées à rogner les compétences traditionnelles des États et des Parlements nationaux ; ou bien demeurer en dehors d’un tel système au risque de se trouver isolés, incapables de contrôler l’évolution de l’ensemble européen dans l’hypothèse où son orientation pourrait léser les intérêts britanniques. Les tentatives de trouver entre ces deux solutions des positions moyennes devaient s’avérer vaines, les accords d’association envisagés soit par les Six soit par les Britanniques étant toujours en deçà ou au-delà de ce que les uns ou les autres considéraient comme le minimum acceptable.
Le problème eut été difficile à résoudre, même s’il s’était agi de bâtir cette Europe fédérale sur un terrain libre d’institutions et d’engagements antérieurs. Mais ce n’était pas le cas. La Grande-Bretagne maintenait des forces en Allemagne occidentale aux côtés des forces françaises et américaines. Il était essentiel qu’elle les y maintienne, leur présence étant – si l’on peut dire – d’autant plus nécessaire que s’effectuerait le réarmement de l’Allemagne. Le maintien des forces britanniques sur le continent était d’autre part considéré comme la condition du maintien des forces américaines. Il était donc non seulement important, mais essentiel que le système européen qui serait mis en place dans l’après-guerre non seulement reçoive l’approbation des Britanniques, mais leur permette « politiquement » de maintenir indéfiniment leurs forces en Allemagne. Or, un engagement formel tel que l’envisageaient les inspirateurs de la CED et le réclamait le gouvernement français était – René Massigli en avait avisé son Ministre – inacceptable par les Britanniques. En sorte que la situation était bloquée et que le destin de la CED paraissait, aux observateurs non prévenus, scellé bien avant l’été 1954.
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