Les débats
• Sur quel raisonnement se fondent les Soviétiques pour affirmer que Berlin-Est est la capitale de la RDA ?
Je ne crois pas qu’ils s’appuient sur un raisonnement, ils entérinent une décision de fait. Les commandants en chef ont individuellement et collectivement l’autorité suprême. Exerçant individuellement cette autorité dans nos zones, nous avons remis le pouvoir gouvernemental à la RFA. L’Union soviétique pourrait prétendre utiliser les mêmes droits et pouvoirs ; elle avait tout loisir d’installer un gouvernement allemand dans son secteur : mais elle a contrevenu au quadripartisme en affirmant que ce gouvernement s’installait à Berlin-Est ; elle aurait été irréprochable en l’installant à Pankow (c’était le cas au début). En quittant le conseil de contrôle, en se plaçant en dehors du quadripartisme qu’elle considérait comme rompu, elle a agi à sa guise.
• Quelle a été la réaction des Occidentaux à l’édification du mur de Berlin ?
Mon interprétation du mur est différente de celle généralement admise. Je considère son édification comme la démonstration du fait que les Soviétiques avaient renoncé à nous chasser de Berlin. C’est une mesure défensive. La réaction de M. Brandt devant la passivité occidentale a été de considérer comme illusoire la protection des Alliés, d’où la nécessité de chercher l’approche directe : c’était la naissance de l’Ostpolitik.
• J’ai participé à de nombreux exercices « Live Oak », comprenant des mesures de rétorsion navale. Les Soviétiques prennent-ils ces exercices au sérieux, les considèrent-ils comme valables et en tirent-ils des enseignements ?
Il est difficile de répondre car il ne s’agit que d’exercices et non d’un jeu en grandeur réelle. Les Soviétiques surveillent ces exercices navals avec tout ce qu’ils sont capables de mettre en jeu. Ils cherchent alors à refaire la planification occidentale. C’est dire qu’ils les prennent au sérieux, mais qu’en font-ils ? Je pense que s’ils lançaient une opération sur Berlin, ils sauraient qu’une riposte navale est vraisemblable, et ils prendraient des mesures. À quel niveau ? Eux aussi font des tests : certaines manœuvres de chalutiers se rapprochant des flottes occidentales en sont. Mais qu’y a-t-il dans le sillage des chalutiers ? Et jusqu’où cela pourrait-il aller ? Dieu veuille que cela n’aille pas jusqu’à la guerre.
• Au cas où M. Gorbatchev, ému par les acclamations des jeunes Berlinois, déciderait de faire tomber le mur de Berlin, quelle en serait la conséquence ?
Depuis l’année dernière, nous assistons à un changement de politique de M. Honecker en ce qui concerne les permis de voyage avec, ce qui n’existait pas auparavant, la permission pour des jeunes de venir en Allemagne occidentale. Si les chiffres qu’on nous donne sont exacts, il s’agit d’environ un million de voyageurs sur une population de 17 millions, c’est beaucoup (c’est comparable aux 8 millions de voyageurs venant de RFA et se rendant en RDA une fois par an) et il y a fort peu de défections, environ 1 %. Pourquoi ? D’abord il y a le chômage : je comprends les jeunes qui ont peur de s’installer chez nous. Ensuite, n’oublions pas que ceux-ci sont formés par un État socialiste certes, mais qui leur a ouvert des carrières. Il ne s’agit plus de ma génération qui a tout perdu. Je ne suis donc pas étonné que ces jeunes Allemands qui viennent chez nous retournent ensuite dans leur État, mais je dois insister sur le fait que ces fils de paysans et d’ouvriers qui composent 80 % de la population de la RDA ne sont pas communistes ; ils ont développé un sens critique sur ce qui se passe autour d’eux.
• Un homme politique français avait dit : « J’aime tellement l’Allemagne que je suis enchanté qu’il y en ait deux » (NDLR : François Mauriac), et pendant longtemps ceux qui réfléchissaient aux affaires militaires du théâtre Centre-Europe affirmaient que toute tentative de réunification de l’Allemagne serait considérée comme un casus belli par l’Union soviétique. Il n’en est pas de même aujourd’hui, car avec l’amorce de dénucléarisation et celle de désarmement en Europe, il me semble que l’URSS aurait tout intérêt à escompter une démilitarisation totale avec réunification d’une Allemagne neutre, et Moscou pourrait jouer sur du velours étant donné l’attachement de la RDA à la tradition historique allemande.
• Dans la pensée des Russes, il existe deux questions distinctes : celle d’une détente et celle d’une éventuelle réunion de l’Allemagne sous forme de confédération ou autre. La première est la plus importante. Il est vrai que la majorité des Allemands, aujourd’hui, pensent d’une manière différente sur ce point de celle de la majorité des Français ; parce que les jeunes chez nous savent que la génération de leurs parents a perdu la dernière guerre et qu’il en reste un certain épuisement.
Je suis convaincu que M. Gorbatchev a tout intérêt à mener à bout cette politique de détente, où les Français voient plus les dangers que nous autres Allemands. Seulement, l’intérêt réside dans la réponse et non dans la question, et j’ai le sentiment que nous n’en sommes qu’au début. Je ne reproduis pas les avis des milieux politiques allemands, mais voici mon opinion : si les Français et les Allemands ne profitent pas du moment pour organiser une défense commune de ce qui reste de l’Europe, ils seront tous perdants dans dix ans. Il faut envisager une sorte de dissociation des Américains de l’Europe occidentale. Je voudrais qu’on en tire les conséquences européennes : si les Américains se retirent, cela ne nous oblige nullement à nous endormir. Il faut tenter d’éviter ce qu’on appelle la finlandisation de l’Allemagne ; un effort est indispensable des deux côtés. Et il faut que la France se décide clairement à établir la ligne de défense à l’Elbe et non pas au Rhin.
Si vous ne parvenez pas à ce résultat, vous aiderez à neutraliser l’Allemagne : telle est mon opinion de Prussien. Ce que j’attends des Allemands, c’est qu’ils fassent un effort pour accepter la force de frappe française et je conçois un avenir commun à nos peuples sur la base suivante : les Français ont la force nucléaire et les Allemands l’armée conventionnelle probablement la plus forte, avec un commandement commun, un général français et un général allemand. Je crois que l’opinion publique de nos pays serait prête à accepter cette solution plus facilement que les gouvernements. Avec les traditions militaires de nos deux pays, cela devrait être possible. Donc, ma réponse à cette politique de la soi-disant détente, que nous ne pouvons pas empêcher, serait la formation d’une défense commune entre la France et l’Allemagne de l’Ouest, en renonçant à cette formule de l’Europe des Douze qui est une chimère.
• Quelles sont les motivations et quels sont les objectifs de la RDA lorsqu’elle cherche à remettre en honneur l’histoire et l’héritage allemands ? S’agit-il de mieux affirmer son identité par rapport à l’URSS dans le camp socialiste ? S’agit-il de répondre à une aspiration des populations ou de flatter une sorte de nationalisme qui serait une compensation à la tristesse de l’idéologie communiste ?
À mon avis, il y a deux éléments : un du côté communiste et un autre du côté de la population. Celle-ci, et non seulement en RDA mais dans tous les pays d’Europe orientale, a intérêt à faire renaître cette conscience de l’histoire nationale, car cela permet de constituer une sorte de contrepoids à l’hégémonie écrasante des Russes. D’autre part, je crois que les communistes ont tout intérêt à intégrer cette histoire nationale sans laquelle ils ne disposent d’aucune base dans la conscience populaire. Les dirigeants communistes savent fort bien que leur régime n’est pas le fruit d’une révolution comme celle d’octobre 1917.
• Comment ce facteur historique, qui joue contre les Soviétiques, peut-il être toléré par eux ?
J’avoue ne pas avoir d’explication. Lorsque j’en discute avec des Allemands de l’Est, la réponse qu’on me donne généralement, mais elle est insuffisante, est que les Russes sont tellement occupés par leurs problèmes chez eux qu’ils ne voient plus clairement ce qui se passe à leur porte.
• Il y a tout de même une tendance russe à encourager le nationalisme allemand : Staline en 1945 notamment. L’Union soviétique a toujours joué la carte nationale de ce pays ; elle s’est — en paroles — déclarée favorable à l’unité allemande, alors qu’elle ne pourrait l’accepter, car cela supposerait le sacrifice du premier État communiste allemand : on ne peut donc qu’exclure une telle éventualité. L’URSS considère la RDA comme le verrou de sécurité du rideau de fer et comme un État communiste qu’elle ne peut abandonner. Mais cela n’est pas incompatible avec l’encouragement au nationalisme : il s’agit au contraire de montrer que l’aspiration nationale peut, à terme, être satisfaite par une Allemagne communiste.
• Quand je vais voir mes cousins de Vienne, que faut-il leur répondre à la question : « Was ist das deutsche Volk ? » [Qu’est-ce que le peuple allemand ?].
L’historien Hartmann, en rapprochant non seulement les deux Allemagnes mais aussi l’Autriche, l’ancienne Mitteleuropa, a inventé une formule qui fait réfléchir : « Ein Volk, zwei Nationen, drei Staaten » [Un peuple, deux nations, trois États]. C’est d’une clarté qui aurait pu venir d’un Prussien, mais ce n’est pas le cas. Plus j’y réfléchis, plus j’ai des doutes, pour la raison suivante : l’histoire de l’Autriche a fini par donner une identité nationale à ce pays, surtout grâce à Bismarck — vous permettrez à un Prussien de le souligner — ; nous avons mis les Autrichiens à la porte, voilà. Et d’ailleurs ça ne pouvait pas marcher entre un État protestant comme la Prusse et un État catholique comme l’Autriche, je pense comme Bismarck ; je suis content que les Autrichiens soient en dehors car entre les deux Allemagnes, c’est autre chose. D’abord, personne n’a mis à la porte les Allemands de l’Est ; ensuite, d’après ce que je vois, la RDA se réclame toujours de l’histoire allemande. C’est elle qui a gardé le nom de Reich ; cela fait réfléchir : elle n’a pas abdiqué. Aussi je ne comprends pas mes compatriotes d’Allemagne de l’Ouest qui croient que l’attitude définitive de la RDA est de se démarquer de la RFA. Cependant, j’évite une comparaison historique en avançant l’idée que la RDA jouera un jour le même rôle que la Prusse a joué au XIXe siècle : en effet, la RDA n’est pas la Prusse, quoi qu’on en pense en France.