Alors que les efforts des États européens pour soutenir leur base industrielle et technologique sont limités sur le plan budgétaire, cet article fournit quelques éléments de réflexion sur le financement de la R&D de défense et de sécurité. Ce processus se resserre autour des États comme seuls acheteurs, qui déterminent la logique de rentabilité des programmes de recherche engagés à travers les commandes qu'ils passent. En matière de défense et de sécurité, ils détiennent la clé des débouchés et des risques globaux. Passer des contrats d'étude permet de sécuriser les compétences en R&D des industriels, et rend possible la veille scientifique et technologique qui n'est pas envisageable sur fonds exclusivement privés. Des approches partagées entre États, en particulier au niveau de l'Union européenne, se révèlent indispensables pour répartir durablement les investissements et les définir de manière à satisfaire plus largement les besoins. La composante de recherche stratégique de l'architecture organique qui déterminera le cadre opérationnel de l'agence européenne de développement d'acquisition de capacités dont la création vient d'être décidée par le Conseil européen devrait faciliter ce processus.
Financer la recherche stratégique
Quelles sont les forces majeures qui représentent les fondamentaux de l’analyse du financement de la préparation du futur ? Cet article se propose de dresser quelques constats, et de mettre en évidence quelques points de repère. La première partie s’attache à poser le débat à partir du cadre général dans lequel s’inscrit par nature une stratégie d’investissement en recherche et technologie (R&T), en particulier lorsqu’elle est reliée aux préoccupations de défense et de sécurité. La deuxième partie cherche à montrer à quel point l’incertitude inhérente aux projets de R&T doit être appréciée sous des formes très différentes selon qu’elle se rapporte à des innovations incrémentales ou des innovations de rupture. La troisième partie présente les différents modes de financement de la R&D et en analyse les principaux impacts. La quatrième partie examine la double problématique, politique et institutionnelle, du financement de la R&D stratégique dans une perspective européenne. En conclusion sont formulées quelques recommandations quant aux voies à emprunter pour investir dans la recherche stratégique.
La problématique du financement de la R&D stratégique
Faire face à de nouveaux risques globaux
La très rapide évolution de l’environnement géostratégique et macroéconomique au cours des premières années de ce nouveau millénaire a changé radicalement la typologie des menaces les plus probables pour l’Europe, en même temps qu’elle a modifié les conditions de sa croissance, de sa stabilité et de sa sécurité, intérieure comme extérieure. Au point de conduire les États à s’interroger sur la stratégie qu’ils devaient désormais adopter pour leur permettre de ne pas compromettre leur propre avenir dans la compétition technologique internationale.
Depuis la fin de la guerre froide, nous constatons plusieurs conflits, dont les conséquences économiques et sociales sont d’ampleur significative pour les pays développés : le premier conflit irakien a été concomitant de trois trimestres de récession, le second d’une baisse de près de deux points de la croissance du G8. La guerre du Kosovo a induit un facteur d’incertitude qui a conduit à une réduction de l’investissement. Globalement, diverses sortes de conflits peuvent être envisagés. La guerre froide était un exemple de conflits du fort au fort. Régulés diplomatiquement, et par voie multilatérale, ils créent des situations concurrentielles durablement divergentes, et conduisent à l’échelle d’une génération à des mondes très fortement polarisés. Les conflits du faible au faible (exemple : le Rwanda) sont peu technologiques. Dans les conflits du fort au faible, la supériorité opérationnelle induite par l’écart technologique et capacitaire devient prépondérante (exemples : Le Kosovo, l’Afghanistan, l’Irak). Les conflits du faible au fort, dont le terrorisme reste un exemple emblématique, rendent cruciale une réflexion sur les technologies et les compétences stratégiques ; d’autant plus que les impacts économiques des nombreuses formes de distorsions de concurrence entre grands pôles technologiques mondiaux qui peuvent découler des réponses apportées individuellement par les principaux acteurs politiques sont sans commune mesure avec les enjeux de dépendance, de sécurité d’approvisionnements ou de contrôle de la prolifération qui pèsent sur la sécurité internationale et la stabilité stratégique.
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