Cet article est le dernier d'une série de trois dont les deux premiers, parus en mars et avril de cette année, avaient pour thèmes l'évolution générale du monde et la notion d'Europe de l'Atlantique au Pacifique. Ce dernier volet est une réflexion sur la constitution d'une entente européenne confédérale, sous deux voies convergentes, avec pour la France un rôle essentiel de moteur.
Vers une entente européenne
« La question européenne, la voici : est-il possible que sur la petite presqu’île européenne, vingt-cinq États vivent dans l’anarchie internationale sans qu’un pareil état de choses ne conduise à la plus terrible catastrophe politique, économique et culturelle ? ». C’est en ces termes prophétiques que le comte de Coudenhove-Kalergi, tentait, en 1924, d’amener les Européens à prendre conscience des dramatiques dangers auxquels leurs divisions les exposaient. Il avait eu la tristesse d’assister au démembrement de sa patrie, l’empire d’Autriche-Hongrie, et il redoutait que les causes qui avaient provoqué l’éclatement de celui-ci, ses dissensions nationales et leur incompréhension par le pouvoir central, ne conduisent l’Europe tout entière aux mêmes conséquences désastreuses.
L’appel de Coudenhove-Kalergi avait été entendu par la France à qui il avait écrit une « lettre ouverte aux parlementaires français », suivie de la publication d’un « manifeste paneuropéen » (d’où est extraite la citation figurant en tête du préambule). Pendant six ans, le gouvernement français, en la personne de M. Briand, épaulé par le ministre allemand Stresemann, tous deux Prix Nobel de la paix en 1926, s’efforça de faire passer dans les faits les idées du comte de Coudenhove-Kalergi. Mais, sur les vingt-six États européens qui furent saisis en 1930 d’un mémorandum sur « l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne » établi par M. Briand à la demande de l’Assemblée de la Société des Nations, vingt-et-un répondirent par un refus poli, la Grande-Bretagne se distinguant des autres en feignant d’avoir compris le contraire de ce que disait le document. Il était trop tôt : les hommes politiques européens n’étaient pas encore préparés à comprendre la solidarité profonde qui aurait dû les rapprocher. Comme dans une tragédie antique, il fallait que, vingt-cinq ans après l’avertissement du comte de Coudenhove-Kalergi, « la plus terrible catastrophe politique, économique et culturelle » européenne eût lieu. Il fallait les dizaines de millions de morts et les ravages qu’il avait prédits.
Nous ne reprendrons pas, même sous une forme très résumée, l’analyse de l’évolution du monde qui a déjà été publiée dans ces colonnes (1), ni la nécessité qui en résulte pour les Européens, au sentiment de l’auteur, de consacrer tous leurs efforts à la renaissance de l’Europe et de la considérer dans son intégralité humaine sans être retenus par une définition géographique conventionnelle qui n’est plus de notre temps (2). Rappelons-en cependant une conclusion d’ensemble : à l’aube du XXIe siècle, notre monde pénètre dans une ère nouvelle, issue des effets combinés de la démographie et de la technologie, où n’existe qu’un seul facteur commun avec le passé, la nature de l’homme, homo homini lupus. Cette ère nouvelle a commencé par la plus absolue des révolutions qu’ait jamais connues la pratique de la guerre. Dans les quelque quinze années qui marquent et suivent la fin de la Deuxième Guerre mondiale, tous les concepts militaires attachés aux notions de puissance, de distance et de temps sont renversés. Les armes nucléaires procurent à leurs détenteurs une capacité d’anéantissement instantané et massif qui n’a aucun équivalent dans les autres moyens de destruction. Les missiles à grande portée, basés au sol ou embarqués, placent désormais tous les pays sous une menace qui peut surgir de toutes parts. Leur disponibilité permanente confère le même caractère de permanence à leur menace intrinsèque, tandis que leur vitesse de déplacement et leurs caractéristiques d’attaque rendent la protection et la défense incertaines et très onéreuses. Enfin, l’espace offre des possibilités nouvelles d’observation, de communication et de combat, qui ne sont qu’au début de leur utilisation.
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