Les forces nucléaires dans le nouveau contexte stratégique
On a beaucoup dit que le nouveau contexte stratégique conduisait à se poser de nombreuses questions sur les forces nucléaires en général et les nôtres en particulier. Certains vont même jusqu’à douter que, l’adversaire potentiel (comme on l’appelait) ayant disparu, ces forces puissent encore jouer un rôle important à l’avenir. Tout semble se conjuguer pour saper les fondements de doctrines nucléaires qui, si elles ont su préserver pendant 45 ans un certain équilibre Est-Ouest, paraissent inadaptées à l’état futur du monde. Non seulement, pour reprendre une expression célèbre, Gorbatchev nous a privés d’ennemi, mais de plus de nouveaux risques, que l’on voudrait bien ne pas avoir à supporter, apparaissent avec les perspectives de prolifération : d’utiles qu’elles étaient autrefois, les armes nucléaires semblent devenir aujourd’hui presque gênantes. De son côté, la construction européenne met en cause l’un des tabous les plus sérieux : le caractère purement national des forces nucléaires. Il n’est pas jusqu’à la technologie elle-même qui, avec la perspective de voir apparaître à terme des défenses antibalistiques, ne conduise à penser que le rôle des armes nucléaires devrait aller en décroissant.
Pour prendre une image automobile, nous roulions depuis près d’un demi-siècle sur une autoroute dont nous connaissions chaque tronçon, dans un paysage (celui de la défense) dont chaque colline et chaque vallée nous étaient familières. Voilà que, soudain, nous devons rouler dans une région inconnue, dont nous découvrons avec étonnement les contours ; en outre, l’autoroute bien droite qu’il suffisait de suivre (parce que les doctrines étaient claires, l’adversaire bien identifié) a laissé place à une multitude de petites routes tortueuses dont on ne sait pas réellement où elles mènent et entre lesquelles pourtant il nous faudra choisir. Ce choix, c’est évidemment au conducteur, c’est-à-dire à l’autorité politique qu’il incombe de le faire, mais il me semble qu’il nous est possible d’au moins baliser un peu les petites routes et d’éclairer ainsi le conducteur. C’est ce que je me propose de faire ici en tentant de démêler, à propos des forces nucléaires, ce que j’appelle les « variants », c’est-à-dire ce qui change ou ce qui va changer, et sur lesquels beaucoup d’experts se sont déjà exprimés, et les « invariants », c’est-à-dire ce qui devrait rester vrai demain, et auxquels il me semble qu’on a trop peu prêté attention jusqu’à présent alors qu’ils sont à l’évidence ce sur quoi nous pourrons bâtir les futures doctrines nucléaires.
Les « variants »
Trois types de facteurs font aujourd’hui bouger les choses dans le domaine nucléaire : techniques, politiques, et conceptuels.
Il reste 83 % de l'article à lire
Plan de l'article