Les fleuves dans la stratégie européenne
Les fleuves, ou cours d’eau en général, ont joué et jouent encore aujourd’hui un rôle stratégique considérable ; à tel point que la plupart des batailles célèbres portent le nom d’un cours d’eau ou celui d’une ville située sur un cours d’eau. À notre avis, il convient de distinguer deux aspects très différents, sinon contradictoires, de ce rôle.Le premier, et le plus « classique », est celui de « coupure » ; d’obstacle opposé à une progression des forces terrestres perpendiculairement au cours d’un fleuve ; aujourd’hui, avant tout, le rôle de « fossé anti-véhicules » naturel, plus ou moins efficace. Le second est celui de voie de communication ; non pas seulement s’il s’agit d’une voie navigable, mais parce qu’un cours d’eau, c’est une vallée, donc une bande de terrain de parcours facile, plus ou moins large, que suivent non seulement les voies fluviales, éventuellement, mais la route et le rail. C’est aussi un axe d’objectifs payants : centres industriels et agricoles, nœuds de communications, allées de centrales thermiques ou hydroélectriques, chaînes d’aérodromes, etc…
Si l’on veut bien étudier les opérations militaires à la lumière de cette distinction on est frappé de constater que, plus on se rapproche des temps présents, plus on doit reconnaître que l’utilisation des cours d’eau comme « coupures » destinées à appuyer la défensive a conduit à des déboires, alors que l’utilisation de leurs vallées comme axes de progression et comme lignes de communications a conduit, le plus souvent à des résultats heureux. Il y a eu d’extrême justesse, une victoire de la « Marne-coupure » en 1914 ; mais, en 1940, la Meuse, la Somme, la Seine n’ont pas paru répondre aux espoirs qu’on fondait sur ces « coupures » pour faciliter les batailles d’arrêt. En 1941-1942, la Vistule, le Dniepr, le Donetz et le Don ne semblent pas avoir constitué de sérieux obstacles, pas plus que le Rhin en 1945.
Les grands capitaines sont d’ailleurs unanimes à ce sujet. Pour Frédéric II « rien n’est plus difficile à défendre qu’un cours d’eau, surtout s’il est important ». Napoléon affirme que « jamais un cours d’eau n’a été considéré comme un obstacle capable d’arrêter la marche d’une armée pendant plus d’une journée », et Clausewitz confirme « qu’il est rare que la défense d’un cours d’eau ait duré plus d’une journée ». À propos de la bataille de France en 1940, le général Weygand explique pourquoi : La foi irréfléchie en la coupure fluviale entraîne le défenseur à fixer et à étirer ses forces en cordon, forcément ténu, en suivant les sinuosités naturelles du cours d’eau et en mauvaise situation tactique : fréquents « couverts » gênant la vue et les feux ; terrain souvent marécageux et coupé de fossés, ou affluents peu favorables aux déplacements latéraux le long des berges ; positions dominées par les crêtes si elles collent aux berges ou incapables d’interdire les franchissements de nuit si elles sont reportées sur ces mêmes crêtes, etc… C’était particulièrement le cas sur la basse Seine en raison des énormes sinuosités qui donnent un développement de 370 kilomètres de berges sur un front de 150 kilomètres en ligne droite. Aucun obstacle naturel ou artificiel n’a de valeur en lui-même : il constitue un élément géostratégique de la manœuvre, mais peut devenir un piège dans lequel cette dernière risque de s’enferrer. Le danger psychologique des coupures fluviales, qui sont par définition linéaires et sinueuses, est d’inciter à l’étirement statique. Nous pensons qu’il est particulièrement néfaste, de ce point de vue, de répandre dans le public, et même dans les milieux militaires, des expressions telles que la « barrière du Rhin ». En réalité une « coupure » fluviale peut freiner momentanément une pointe offensive ou créer des « goulots d’étranglements » sur les communications si l’on peut agir par l’aviation sur les moyens de franchissement. Ces délais ou étranglements doivent être exploités pour la manœuvre stratégique d’ensemble des forces mobiles. Il nous paraît sage de proclamer hautement que le Rhin, pas plus que tout autre fleuve (et même que la Manche, la Méditerranée ou l’Océan) n’est une « barrière » mais, tout au plus une ligne de transbordement, qui ne peut présenter d’intérêt, du point de vue stratégique, que si l’on dispose des forces aéro-terrestres et amphibies assez puissantes et assez dynamiques pour pouvoir utiliser les « possibilités de manœuvre » qu’offre cet « accident géographique ».
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