Asie - Pakistan : la dérive autoritaire de Nawaz Sharif
Depuis son retour au pouvoir, en février 1997, après trois années dans l’opposition, le Premier ministre Nawaz Sharif, disposant d’une écrasante majorité, s’est employé à écarter toute possibilité constitutionnelle d’une démission forcée, comme cela s’était produit en 1993. Après avoir réduit les pouvoirs du président de la République, il est entré en conflit avec le président de la Cour suprême et a forcé le chef de l’État à la démission avec l’aide de l’armée.
Nawaz Sharif, président de la Ligue musulmane, est né le 25 décembre 1949 ; fils d’un industriel, il a fait ses études à l’université du Pendjab. Entré en politique, il devient ministre sous le régime militaire du général Zia. Dans les années 80, il fonde la Ligue musulmane dont la base populaire est le Pendjab (60 % de la population). Après le décès du général Zia dans un accident d’avion (probablement un attentat), le 17 août 1988, c’est le Parti du peuple du Pakistan (PPP) qui remporte les élections de novembre et Benazir Bhutto, fille du fondateur du PPP pendu sur ordre du général Zia en avril 1979, devient Premier ministre, le 2 décembre 1988. Accusée de corruption et de mauvaise gestion, elle est démise par le président Ghulam Ishak Khan le 6 août 1990. Contrairement à l’Inde, où les partis nationaux et régionaux sont très nombreux, le Pakistan ne connaît que deux grands partis qui alternent au pouvoir. Nawaz Sharif succède à Benazir Bhutto au poste de Premier ministre. Il est à son tour destitué par le président Ghulam Ishak Khan, sous l’accusation de corruption, et doit quitter le pouvoir malgré une décision de la Cour suprême de le rétablir dans ses fonctions sous la pression de l’armée. Le deuxième gouvernement de Benazir Bhutto est encore plus catastrophique. Une deuxième fois, elle est démise, le 5 novembre 1996, pour corruption et incompétence par le président de la République, Farouk Leghari, pourtant issu de son parti. Après l’effondrement du PPP aux élections du 3 février 1997, Nawaz Sharif revient au pouvoir, le 17 février, avec une Ligue musulmane qui a remporté 134 des 217 sièges. Dans la nouvelle assemblée, le PPP n’a plus que 18 députés. Le Moharjir Qaumi Movement (MQM), qui représente les autonomistes de Karachi, obtient 12 représentants dans cette Chambre élue par seulement un tiers du corps électoral.
Pour la troisième fois consécutive depuis le rétablissement de la démocratie, aucun gouvernement n’a pu tenir le temps d’une législature. Chaque fois, le Premier ministre a été démis par le président de la République au bout de trois ans pour corruption, le mal qui mine le pays. Nawaz Sharif, qui fait toujours l’objet d’enquêtes pour cette raison, a cherché à se prémunir d’une mesure qui l’a déjà frappé une fois, et Benazir Bhutto deux fois. Bien que le président Leghari soit issu du PPP, Nawaz Sharif n’avait pas à craindre qu’il cherchât à favoriser l’opposition. Non seulement il n’a pas hésité à mettre fin aux fonctions de Benazir Bhutto, mais celle-ci, rancunière, cherche à l’impliquer dans le meurtre de son frère et concurrent Murtaza Bhutto, abattu par la police le 20 septembre 1996 (en fait, le mari de Benazir Bhutto, Asif Ali Zardani, sera le 6 juillet 1997, officiellement accusé d’avoir voulu débarrasser sa femme d’un frère voulant lui ravir la direction du PPP). Par contre, le président Leghari, homme d’une grande rectitude, issu d’une grande famille du Pendjab, reste pour lui une menace permanente. Profitant de sa majorité constituée de plus des deux tiers des membres du Parlement, il fait voter, le 31 mars 1997, le 13e amendement de la Constitution qui retire au président de la République le pouvoir de démettre le gouvernement. De plus, c’est dorénavant celui-ci, et non plus le président qui nommera les principaux responsables de l’armée. Il profite rapidement de ses nouvelles prérogatives en suspendant, le 9 avril, 87 officiers supérieurs pour corruption, puis en limogeant, le 25 avril, l’amiral Mansur ul Haq, commandant de la marine, pour les mêmes motifs. Tout en se donnant une image de champion de l’intégrité, il élimine, au passage, quelques sympathisants de Benazir Bhutto dans les forces armées.
Il reste 61 % de l'article à lire