« Notre Clausewitz »
Il me revient, à mon tour, d’écrire un propos sur le champ des relations que j’ai pu avoir avec le général Lucien Poirier. Bien que nous parlions d’autre chose, comme de sylviculture voire de poésie, nos rapports se situaient, essentiellement, sur les grands instruments stratégiques de l’avenir et leurs contributions pour maintenir un état de paix en Europe. Je n’ai nul besoin de forcer mes sentiments pour louer la hauteur d’esprit du général car j’ai, à son égard, une grande admiration que je souhaite partager avec tous les responsables du destin de la France qui liront ce recueil. Le général Poirier, « notre Clausewitz », comme le dit le général Claude Le Borgne, nous a quitté le 10 janvier 2013. Nous nous connaissions depuis 1997, lorsque nous nous sommes rencontrés à propos de mon premier livre Vaincre sans tuer (Stock). Chemin faisant, il m’avait souhaité la bienvenue parmi les stratégistes.
Moi qui étais néophyte en la matière, venant du monde de la science « dure », j’ai tout de suite apprécié son ouverture d’esprit, sa capacité d’analyse et sa rigueur dans l’approche probabiliste des événements qui font l’Histoire. Un méthodiste de l’axiomatique en quête sur le « chantier stratégique » qui me rappelait par sa démarche ce que font les scientifiques. Nous nous rencontrions régulièrement chez lui ou autour d’une table dans un déjeuner. Nous étions devenus camarade, comme il disait, lui qui aurait pu être mon père. Il m’entretenait de ses passions comme un autre ami, Michel Carayol, l’un des « pères » de l’arme thermonucléaire française, celui qui, en avril 1967, trouva comment assurer le « couplage radiatif » du rayonnement X émis par l’explosion de fission pour amorcer la combustion du Deutérure de Lithium. Les deux intellectuels avaient œuvré pour atteindre le sommet de la montagne, l’un, polytechnicien, par le versant du « comment faire ? », l’autre, Saint-Cyrien, par le versant du « comment faire pour faire ? » de la dissuasion nucléaire française.
Connaissant mon parcours professionnel, notamment comme scientifique dans le domaine des armes laser, le général ne manquait pas, à chaque fois que nous nous rencontrions, de m’interroger sur l’état d’avancement des travaux américains qui concernaient le bouclier antimissile. Cet instrument stratégique le préoccupait au plus haut point. Il aimait rappeler les réflexions qu’il avait eues avec, notamment le général Gallois, sur les conséquences des orientations prises par McNamara lorsque celui-ci avait annoncé, le 27 janvier 1964, son concept de stratégie de limitation des dommages, que le général trouvait rationnel et légitime dans son principe. Rappelons que McNamara admettait qu’une force « visant les seules villes » ne convenait pas et que corrélativement, la capacité de première frappe, celle de « prendre l’initiative d’une attaque nucléaire globale » s’évanouissait avec la perte de la supériorité : « Dès lors, disait-il, une stratégie de limitation des dommages apparaît comme la politique la plus pratique et la plus efficace que nous pouvons suivre ». Après le tir réussi d’un ABM, en 1962, avec le système Nike Zeus, McNamara proposait le concept de limitation des dommages. C’est-à-dire de moindre défaite dans un conflit nucléaire. Il s’agissait de réduire les effets de l’attaque surprise en prenant notamment des dispositions défensives. En 1965, il précisait encore sa pensée en indiquant qu’il s’agissait de trouver une formule pour réduire le poids de l’attaque ennemie par des moyens aussi bien défensifs qu’offensifs et pour assurer un certain degré de protection à la population contre les explosions nucléaires. Mais la course aux armements balistico-nucléaires d’une part et la technologie balbutiante envisagée pour les ABM d’autre part, feront avorter la stratégie de limitation des dommages.
Le 15 mai 2006, le général Poirier accepta de participer à une interview audio qui dura plus de 90 minutes, avec Daniel Vernet du journal Le Monde et moi-même, à propos de la sortie de mon second livre La Grande Muraille nucléaire du 3e millénaire (L’Harmattan). Les Américains avaient continué de travailler sur le bouclier, au point d’atteindre le seuil de crédibilité. C’est ce que je décris en soulignant également les conséquences politico-stratégiques pour le monde et la France en particulier. Voilà pourquoi le général accepta la rencontre. Après un large rappel des fondements de la dissuasion nucléaire, ses attendus et ses conséquences, lui qui croyait au rôle des individus, il évoqua les raisons qui le motivèrent à me pousser à approfondir cette question dans ce livre.
Convaincu qu’il était, de la vertu rationalisante de l’atome et de l’obligatoire établissement d’une règle du jeu entre puissances nucléaires, le général ne manquait pas, cependant, d’évoquer la probabilité de transgression de cette règle par un acteur relevant d’une civilisation et d’une culture différente du monde occidental. Pour illustrer ses propos, il rappela des exemples survenus dans l’histoire. Et de citer la première guerre totale, relatée dans Histoire de la guerre du Péloponnèse, entre les Grecs et les Barbares qui rasèrent systématiquement tous les oliviers, privant ainsi les Grecs d’une production vitale, ce qui n’était pas le cas dans les guerres entre Grecs. De citer également un autre exemple historique avec Tamerlan, à l’époque des Mongols, qui voulait réduire à l’état de steppe les territoires occupés. Le général n’avait pas de réponse pour justifier de tels actes, si ce n’est de dire qu’ils relevaient d’une autre axiomatique. Faut-il penser, comme Albert Thibaudet, que le Barbare conçoit la guerre comme l’acte propre de barbarie qui est de détruire ce qui le dépasse, et simplement de détruire, poussé par un sentiment aveugle d’égalité, alors que le Civilisé aurait pour mobile l’ambition de s’élever au-dessus des autres notamment par son action guerrière ?
Ainsi le général trouvait légitime de considérer – et comprenait les Américains – que parce qu’un Autre pourrait ne pas respecter la règle du jeu, il fallait prendre des dispositions pour en limiter les dommages malgré l’équilibre de la terreur auxquels les deux partis étaient soumis, l’Autre acceptant finalement de se lancer dans une guerre d’agression. Et ainsi de mettre en perspective l’intérêt du bouclier antimissile associé à l’arme thermonucléaire pour limiter les dommages. Comme Thucydide, il ne manquait pas de rappeler que les raisons des guerres sont toutes humaines et que le monde n’est pas guidé par le destin, mais par, notamment, la volonté de puissance. Aussi, le général jugeait mon action en faveur du concept de stratégie d’interdiction dissuasive par empêchement en complémentarité avec la dissuasion par représailles, comme opportune et nécessaire pour aborder l’avenir, à l’horizon des échéances de 2025. Il estimait qu’il fallait prendre en considération, à cet horizon de temps, la possibilité de présence de nouveaux antagonistes aux capacités d’absorption et de vulnérabilités différentes des nôtres, ayant une autre axiomatique.
Et d’ajouter « étant donné que vous ne pouvez être libre dans votre politique que si vous pouvez vous moquer que l’ennemi respecte ou ne respecte pas la règle du jeu », le général attendait de ces instruments stratégiques qu’ils répondent à ce besoin. Ce qu’il me semble être le cas aussi longtemps que le bouclier ne serait pas saturé par une attaque massive. Mais si nous devions disposer d’un bouclier antimissile, il précisait qu’il ne pouvait s’envisager que dans un cadre européen pour contribuer, avec le glaive nucléaire, à la défense des intérêts vitaux et assurer une plus grande autonomie stratégique. Il adhérait à l’idée que l’engagement de travaux de recherches sur ce bouclier favoriserait à fédérer l’Europe de la Défense. Mais bien entendu, tout ceci ne pouvait s’envisager que dans le cadre d’une Europe intégrée politiquement, les intérêts vitaux de Pierre étant devenus les intérêts vitaux de Paul. Ce qui devrait amener l’Europe à s’émanciper de l’Otan… Nous en sommes très loin lorsque l’on voit comment les Américains manœuvrent avec leur proposition de bouclier antimissile dans l’Otan. Considérant, lui aussi, que, dans cette affaire, les États-Unis avancent masqués, selon une stratégie des moyens, pour assurer leur protection aux frais de l’Europe !
Voilà, en quelques mots, quelques appréciations du général Poirier sur ces instruments stratégiques. Lui qui répétait sans cesse que la stratégie est soumise à l’Empire des incertitudes, finalement, avec grande prudence, il acceptait l’idée qu’il serait souhaitable, pour l’Europe, d’en disposer pour affronter les risques dans l’avenir. Il aurait sans doute voulu l’écrire en développant, comme il aimait le dire, le « comment faire pour faire ? ». Mais la vie ne lui a pas laissé le temps… Le général croyait profondément à la vertu rationalisante de l’atome. Mais peut-être croyait-il trop à la rationalité des hommes d’État. Heureuse faute, si en le lisant, ceux-ci deviennent ce que cet intellectuel, longtemps vêtu en soldat, croyait qu’ils seront. ♦