Défense dans le monde - L'Islande et l'Otan - États-Unis : les effectifs des forces armées ; le point de leur déploiement dans le monde - L'exercice Reforger V
L’Islande et l’Otan
L’importance de l’Islande et de la base de Keflavik, située à une vingtaine de kilomètres de la capitale et où sont stationnés environ 3 300 militaires américains en vertu d’un accord signé avec les États-Unis le 5 mai 1951, repose sur la situation exceptionnelle de l’île qui permet de surveiller tous les mouvements navals et aériens entre l’Arctique et l’Atlantique Nord.
Les termes de cet accord déterminent les conditions de l’assistance militaire de la façon suivante : « Considérant le fait que le peuple islandais ne peut assurer sa propre défense (préambule)…, les États-Unis, au nom de l’Otan et conformément aux responsabilités qui leur incombent aux termes du Traité de l’Atlantique Nord, prendront des mesures relatives à la défense de l’Islande (article 1er) ». Cet accord, conclu pour une durée indéterminée, prévoit (article 7) des possibilités de révision par concertation mutuelle de ses signataires.
L’Islande constitue une plate-forme essentielle pour l’Otan. La force aéromaritime américaine dans l’île (Iceland Defense Force - Icedefor) est un maillon de la Task-force 82 ou Barrier Force relevant du Commandement américain des forces sous-marines de l’Atlantique (Aswforlant). Ses missions générales sont :
– la reconnaissance aérienne lointaine :
– la lutte anti-sous-marine et en particulier la surveillance au sein du barrage AEW/ASW (Anti-Electronic Warfare/Anti-Submarine Warfare) Groenland–Islande–Royaume-Uni. Cette base moderne dispose entre autres d’une grande station radar faisant partie de la chaîne d’observation qui s’étend de l’Alaska au Spitzberg en passant par la mer de glace canadienne, le Groenland, l’Islande et la Norvège.
La base assure donc la sécurité de l’île et la fait bénéficier par ailleurs d’un apport économique non négligeable pour son développement. En 1971, les importations américaines en provenance de l’Islande se sont élevées à 54,5 millions de dollars, soit plus de 40 % des exportations totales de l’île. En outre, les troupes stationnées à Keflavik dépensent annuellement des sommes de l’ordre de 14 M $.
La situation de la base de Keflavik présente donc un double aspect stratégique et économique qui n’est pas sans influencer les positions des partis islandais. Ils doivent en effet élaborer des propositions susceptibles d’être acceptées par les Américains dans le cadre des pourparlers récemment entamés sur la révision de l’accord du 5 mai 1951. Des conceptions divergentes se manifestent parmi les partis. L’actuelle coalition gouvernementale – Alliance du peuple (PC) + Progressives (Centre) + Libéraux de gauche (Centre) – est elle-même divisée sur la question. L’Alliance du Peuple souhaite la rupture du traité de 1951 et le retrait de l’Islande de l’Otan. Les deux autres formations appartenant au gouvernement (progressistes et libéraux de gauche) trouvent un terrain d’entente avec les sociaux-démocrates situés dans l’opposition.
Ces trois groupements centristes sont parvenus à la rédaction d’une thèse commune. Elle préconise le maintien de l’Islande dans l’Otan, le gouvernement ne s’étant prononcé que pour une révision du traité et un échelonnement des départs permettant de conserver un niveau de sécurité suffisant.
Cette thèse est en fait un compromis permettant de gagner du temps et de sauver la face sur le plan du nationalisme. Seul, le parti de l’Indépendance, formation de l’opposition conservatrice, souhaite le maintien du statu quo.
En définitive, les partis islandais, à l’exception de l’Alliance du Peuple, restent attachés à l’Occident et soucieux de la sécurité de l’île, quitte à aménager l’accord de 1951. De leur côté, les Américains ne veulent accepter à aucun prix qu’une échéance, quelle que soit sa longueur, soit précisée pour une évacuation totale des forces. D’ailleurs, il semble que les communistes, représentés par deux ministres au gouvernement, ne devraient pas empêcher Islandais et Américains de parvenir à un compromis qui cadre avec leurs intérêts réciproques.
États-Unis : les effectifs des forces armées ; le point de leur déploiement dans le monde
L’année 1973 aura marqué pour les forces armées américaines un tournant important dans leur évolution en raison de l’adoption de l’armée de métier. Effectué en même temps que des compressions mineures d’effectifs étaient décidées, le passage du système de la conscription à celui du volontariat aura sur le niveau des personnels ses pleins effets au cours de l’année 1974. À cette occasion, il est intéressant de faire le point des effectifs et de leur déploiement sur les théâtres extérieurs.
Les forces d’active compteront, au 30 juin 1974, 2 200 000 hommes et seront ainsi en diminution de 65 000 par rapport à l’année précédente (1). La politique de déflation des effectifs poursuivie par le Département de la Défense (DoD) depuis l’année 1969 parvient à son terme et ne devrait connaître dans les prochaines années que des prolongements mineurs. Stabilisées depuis longtemps, les forces stratégiques dont les missions sont intégralement maintenues compteront, forces de soutien comprises, 200 000 h. Ce sont les forces d’emploi général qui, une nouvelle fois, auront à supporter les réductions prévues. Leurs effectifs s’élèveront au 30 juin 1974 au total de deux millions d’hommes, si l’on ajoute aux forces opérationnelles les unités de soutien et les forces auxiliaires.
La réalisation de cet objectif ne manquera pas de poser d’épineux problèmes au Pentagone, contraint qu’il sera de tenir compte, d’une part des impératifs budgétaires, compliqués d’un nécessaire et important relèvement des soldes, d’autre part des implications tant stratégiques que tactiques de la guerre du Moyen-Orient. Ce conflit, par sa soudaineté, a confirmé aux yeux des Américains l’intérêt des forces d’intervention, la nécessité de leur maintien au niveau actuel et d’un renforcement de leurs moyens de mobilité.
Dans ce cadre, les dotations en effectifs décidées par le Congrès sont les suivantes :
– la composante terrestre, qui met en ligne les treize divisions de l’armée de terre (Army) et les trois divisions du Corps des Marines (USMC), comptera, toutes forces confondues, 975 000 h (non compris 10 000 h affectés aux forces stratégiques). Cette partie des forces armées rencontrera les plus grandes difficultés à honorer ses tableaux d’effectifs : pour l’heure, les efforts entrepris en vue d’y accroître le nombre des engagements volontaires n’ont pas encore permis d’atteindre les objectifs fixés. Quant au niveau de l’USMC, il restera inchangé (196 000 h) ;
– la composante mer verra ses effectifs maintenus à 535 000 h (non compris 20 000 h affectés aux forces stratégiques). Bien que la narine (US Navy) considère ce chiffre comme insuffisant pour mener à bien ses missions, elle n’en demeurera pas moins la plus puissante du monde, capable d’intervenir sur toutes les mers du globe ;
– la composante air, qui s’est stabilisée à 505 000 h (non compris les 160 000 h du Strategic Air Command et de l’Aerospace Defense Command, composantes des forces stratégiques) habitués à ne recourir qu’au seul système du volontariat pour assurer son recrutement, n’éprouvera pas de difficultés à maintenir ses effectifs au niveau des dotations budgétaires.
Les forces américaines stationnées sur les théâtres extérieurs s’élevaient en décembre 1973 à 562 000 h, ce qui correspond à une diminution d’environ 8 % des effectifs de l’année précédente. Ce pourcentage global, en lui-même peu significatif, ramène à une plus juste valeur les rumeurs qui courent avec insistance sur un désengagement général américain.
En Europe, en particulier, où sont déployés les contingents les plus importants (311 000 h) les effectifs ont augmenté de 14 000 h. Certes, le Congrès a bien décidé d’adapter le niveau des forces américaines à l’effort fait par leurs partenaires atlantiques pour combler le déficit de la balance des paiements dû au stationnement de ces troupes (Amendement Jackson-Nunn du 19 novembre 1973). Mais si les Européens acceptent d’accroître leur contribution à la défense commune et tant que n’auront pas abouti les négociations sur la réduction des forces en présence, le potentiel ne sera pas réduit de façon significative.
Par contre en Asie où, en décembre 1973, étaient stationnés 206 000 h, un retrait de 70 000 h est intervenu au cours de l’année 1973.
Dans le Sud asiatique, où règne un calme relatif, le Pentagone a pu réduire la présence américaine de 50 000 h et, après que le contingent ait été totalement retiré du Sud-Vietnam, ne laisser que 38 000 aviateurs en Thaïlande et 23 000 marins à bord des bâtiments de la VIIe Flotte.
Les effectifs stationnés dans les autres parties du théâtre d’Asie s’élèvent à 145 000 h, ce qui représente un retrait de 20 000 h ayant principalement affecté le Japon (3 000 h).
Dans le reste du monde enfin, 45 000 militaires américains apportent leur soutien à la mise en œuvre des plans d’assistance ou assurent la sécurité des points d’appui stratégiques.
Les effectifs des forces armées, désormais stabilisés, permettent, malgré les difficultés de recrutement dues à l’adoption de l’armée de métier, de maintenir l’appareil militaire américain à un niveau suffisant pour garantir la sécurité du pays. Bien que le Congrès s’efforce d’obtenir une réduction sensible des contingents stationnés outre-mer, l’Administration Nixon entend ne rien faire qui pourrait compromettre la sécurité des alliés des États-Unis et la position de force qui leur est indispensable dans les négociations en cours.
L’exercice Reforger V
L’exercice Reforger V qui met en œuvre les unités terrestres américaines « à double stationnement », s’est déroulé du 29 septembre au 26 novembre 1973 pour la cinquième fois en Allemagne depuis 1969. Au moment où les États-Unis et leurs alliés sont engagés dans un processus de détente avec l’URSS et où la campagne menée par l’opposition à l’Administration Nixon en faveur d’une réduction des forces américaines en Europe s’est concrétisée par l’amendement Jackson-Nunn inclus dans la loi de finance « militaire », les buts et les enseignements de cet exercice présentent un intérêt particulier.
L’origine de Reforger (Redeployment of Forces to Germany) remonte à 1967 quand, pour des raisons budgétaires, les États-Unis décidèrent de rapatrier d’Allemagne 35 000 h des armées de terre et de l’air. Ce mouvement fut effectué au début de 1968, mais conformément aux engagements pris à l’égard de l’Otan et de l’accord bilatéral signé avec la République fédérale allemande (RFA), les unités en cause restaient affectées aux forces américaines en Allemagne, leurs équipements lourds étant stockés sur le continent ; des exercices annuels devaient être effectués en vue de vérifier les conditions du déplacement des éléments ainsi rapatriés, de les familiariser avec les zones dans lesquelles ils seraient éventuellement appelés à combattre et enfin de réaffirmer la solidarité des États-Unis avec leurs alliés de l’Otan.
Le but de l’exercice Reforger V était donc de vérifier l’aptitude de grandes unités stationnées aux États-Unis à être engagées dans le cadre de l’Otan en Europe, l’accent étant mis sur les procédures et techniques de réception, d’équipement, de rassemblement et de déploiement des forces sitôt leur arrivée sur le sol allemand plus que sur la rapidité du transport aérien.
L’aérotransport des unités terrestres a duré du 29 septembre au 4 octobre : il a nécessité 119 missions de Lockheed C-141 Starlifter et 12 missions de Lockheed C-5A Galaxy et a permis l’acheminement du Kansas en RFA de l’état-major et de deux brigades de la 1re Division d’infanterie plus des unités de soutien, soit un total de 11 175 h et 1 500 tonnes de matériel. Après avoir perçu leurs équipements sous la responsabilité de TASCOM, les unités se sont regroupées dans la région Sud-Ouest de Nuremberg pour participer du 8 au 16 octobre, sous le contrôle du VIIe corps d’armée, à des manœuvres baptisées Certain Charge où, face aux formations Reforger renforcées par la 4e Brigade mécanisée canadienne, opéraient des troupes américaines et allemandes. Ces manœuvres ont comporté la mise en œuvre d’unités de parachutistes pour le recueil de renseignement sur les arrières ennemis et des armées de l’air américaine, allemande et canadienne pour l’appui-feu (40 sorties par jour). Il n’y a pas eu autorisation d’emploi de feux nucléaires et chimiques bien que leur planification ait été conduite de manière permanente. Avant de rejoindre les zones d’embarquement, les unités Reforger ont participé à des écoles à feu au camp de Grafenwöhr (Bavière) du 20 au 25 octobre. Le rapatriement aux États-Unis prévu à partir du 26 octobre n’a commencé en fait qu’à partir du 31 par suite de la mise en alerte des troupes d’USAREUR (US Army in Europe).
Les enseignements tirés de Reforger V doivent être appréciés sous trois aspects différents :
• Sur le plan opérationnel, les unités Reforger V ont été aérotransportées des États-Unis en RFA en six jours et étaient prêtes à être engagées au bout de onze jours dans de bonnes conditions. Il convient cependant de noter, comme l’a fait remarquer le général Davison, commandant en chef d’USAREUR, que le transport aérien des forces américaines des États-Unis en Europe n’est effectivement réalisable que s’il a lieu avant le déclenchement des hostilités. « Si celles-ci avaient commencé, il ne semble pas que la situation aérienne et terrestre eut permis l’arrivée et l’atterrissage en sécurité de la flotte aérienne de transport : il apparaît également douteux que ces forces de renfort puissent alors être équipées et déployées dans des conditions convenables ».
• Du point de vue technique et logistique, Reforger V a été un succès incontestable, en amélioration encore par rapport à Reforger IV. Il faut noter toutefois que Reforger V a bénéficié dans tous les domaines de l’expérience acquise à Reforger IV à peine vieux de 7 mois. Les matériels n’ont pas eu à souffrir d’un long stockage d’une part et plus de 50 % des personnels avaient déjà participé à Reforger IV d’autre part. C’est pourquoi, afin de tester d’autres troupes moins familiarisées avec l’Europe que celles de la 1re Division, il serait envisagé d’aérotransporter une autre division de métropole à l’occasion de Reforger VI planifié pour octobre 1974.
• Sur le plan politique, Reforger V n’a pas eu toute la résonance que les responsables auraient voulu lui donner du fait sans doute que l’actualité du moment était tournée vers le conflit du Moyen-Orient. Toutefois la visite du chancelier Brandt accompagné du ministre de la Défense, M. Leber, le 15 octobre, au cours des manœuvres Certain Charge a été largement commentée par la presse. C’était la première fois qu’un chancelier allemand se déplaçait pour assister à une phase de Reforger. Ce déplacement a, en général, été interprété comme la preuve de l’importance que le gouvernement allemand attache à la présence des troupes américaines en Europe.
En bref, Reforger V a mis en évidence l’efficacité de l’organisation logistique américaine. Les imperfections et les limites du double stationnement étant désormais connues, la principale justification de cet exercice comme les précédents est d’ordre politique : il s’agit pour les États-Unis de montrer à leurs alliés que malgré les difficultés financières de l’époque, ils restent respectueux des engagements pris et qu’ils tiennent avant tout à la cohésion de l’alliance considérée comme essentielle au succès des grandes négociations en cours. ♦
(1) Il n’est toutefois pas exclu que les difficultés de recrutement de l’Army amènent une réduction plus importante que prévu.