Outre-mer - Le Portugal et l'Angola
Il est encore impossible d’étudier l’évolution d’un territoire portugais d’Afrique sans chercher à comprendre comment se déroule la crise politique au Portugal et vers quelle forme de pouvoir elle tend. Cela pour deux raisons : jusqu’à ce que soient proclamées les indépendances définitives, c’est-à-dire au milieu de 1975 dans la plupart des pays. Lisbonne restera le maître du jeu dans ses dépendances africaines ; d’autre part, la nature du régime appelé à gouverner le territoire métropolitain déterminera les rapports futurs de la métropole avec ses possessions et pourra influencer les relations de ces dernières avec leurs voisins africains, plus particulièrement avec l’Afrique du Sud et le Zaïre. Si, par exemple, des liens étroits s’établissaient entre un parti communiste portugais détenant seul le pouvoir et ses homologues des colonies africaines, on pourrait craindre que, tout en bénéficiant d’une indépendance théorique, les nouveaux États ne soient rapidement « satellisés ». Cette opération serait d’ailleurs la première de ce genre en Afrique ; l’événement aurait certainement des conséquences sur l’évolution du continent et, étant donné la place occupée par l’Angola, le Mozambique et les îles de l’Atlantique, sur la sécurité de l’Occident, dans le cas où les relations des États-Unis avec l’URSS se refroidiraient sérieusement.
On se rappelle que le régime provisoire mis en place après le putsch d’avril 1974 s’était fixé un triple objectif : la démocratisation, la décolonisation et le développement. La réalisation de ce programme difficile demandait un gouvernement homogène et fort. Le système politique, installé en mai sous la direction du général Spinola, était loin de correspondre à cette définition. D’un côté, l’exécutif était formé par une coalition des partis de gauche et du centre auxquels le général avait fait appel pour donner une assise populaire à la révolution libérale qu’il entendait mener à bien ; de l’autre, le Conseil d’État, qui faisait fonction de pouvoir législatif et partageait avec le président de la République l’autorité suprême, comprenait, à côté de cinq personnalités civiles, les généraux de la junte (1) ayant des sympathies pour les centristes, voire les éléments les plus démocratiques de l’ancien régime salazariste, et des jeunes officiers de la Commission de coordination du Mouvement des forces armées (MFA) ayant, sinon des liens avec les communistes, du moins des objectifs identiques à ceux des partis de gauche dans leur souci d’efficacité et de progrès social. Il s’avéra bien vite que l’équilibre ainsi réalisé à tous les échelons du pouvoir paralysait l’action gouvernementale, d’autant plus que les partis politiques adoptaient des attitudes réservées, car ils se préparaient déjà à l’échéance électorale prévue pour le printemps 1975. Le Premier ministre, M. Palma Carlos, chercha donc à donner plus de légitimité aux arbitrages du général Spinola en proposant de précipiter la date de l’élection présidentielle et de reporter à octobre 1976 celle des élections à l’Assemblée constituante. Un président, ainsi doté d’une investiture populaire, aurait pu assurer la décolonisation et la remise en train de l’économie avant la libéralisation du régime. Le MFA s’opposa à cette manœuvre et provoqua la démission de M. Palma Carlos.
La seconde expérience du général Spinola commença en juillet. Ne pouvant consolider l’autorité de la présidence de la République, il décida de renforcer l’homogénéité de l’exécutif en introduisant dans le gouvernement un nombre plus élevé de militaires de toutes tendances. Le colonel Gonzalves, un des principaux théoriciens du MFA, devint Premier ministre et quatre officiers détinrent les portefeuilles de l’Intérieur, de l’Information, de la Défense et du Travail ; deux autres furent nommés ministres d’État. Le cabinet comptait ainsi un groupe de six militaires en plus du Premier ministre, contre dix personnalités civiles ; M. Alvaro Cunhal, secrétaire général du PC, restait ministre d’État et M. Mario Soares, leader du parti socialiste, ministre des Affaires étrangères. Sur les six militaires, trois appartenaient au MFA, les trois autres étaient des modérés venus remplacer ceux des membres du Parti populaire démocratique de M. Sa Carneiro qui n’avaient pas été repris dans le gouvernement. Les idées de gauche prédominaient donc nettement dans la nouvelle formation mais le général Spinola comptait sur une certaine solidarité des militaires pour que le centre de gravité de l’équipe fût maintenu assez loin des extrémités. Lors de la prestation de serment, il insista avec vigueur sur la nécessité de renforcer le pouvoir exécutif pour lutter contre les excès et fit un appel à la « majorité silencieuse » pour la défense des libertés. À ces propos, le colonel Gonzalves répondit qu’il appliquerait scrupuleusement le programme du MFA. Ainsi, le nouveau gouvernement put-il sortir un peu de l’immobilisme. Il réglementa l’exercice du droit de grève et de lock-out, puis réforma la Constitution de 1933 pour permettre au président de la République, au Conseil d’État et au gouvernement de « conclure les accords relatifs à l’exercice du droit à l’autodétermination ». Immédiatement appliquée, cette réforme permit d’entamer les négociations et de conclure un accord avec le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) de Guinée-Bissau (26 août) et avec le Front de libération du Mozambiqu (FRELIMO) du Mozambique (6 septembre). D’autres mesures furent prises pour réglementer de manière assez libérale la liberté de la presse et lutter contre l’inflation.
Mais l’action du gouvernement ne paraissait pas encore assez efficace au chef de l’État qui avait l’impression que des forces obscures tendaient à paralyser les essais de libéralisation et la reprise économique. Il constatait que l’inflation restait incontrôlée, que le commerce végétait, que les investissements diminuaient et que les idéaux qu’il avait lui-même prêtés au Mouvement des forces armées étaient peu à peu dénaturés. Il reprochait au MFA de poursuivre l’épuration de l’armée en dépit des ordres qu’il avait donnés et à certains dirigeants politiques de participer au pouvoir sans s’estimer engagés par la solidarité ministérielle, bref de jouer double jeu. À la mi-septembre, il reprenait donc les accusations qu’en juillet les membres démissionnaires du gouvernement avaient portées contre le PC : celles de s’organiser aux dépens des autres formations, de s’infiltrer dans l’appareil administratif et les syndicats, de devenir peu à peu la seule force politique du pays et d’obliger le gouvernement, par la pression de la rue, à renoncer à des décisions que les ministres de sa tendance acceptaient au Conseil. Le général partageait aussi les craintes du PS de voir les communistes contrôler le « Mouvement démocratique populaire » (MDP) qui rassemblait, à l’origine, des éléments de toute appartenance politique et qui pouvait être appelé à jouer un rôle important dans les désignations des candidatures de la gauche aux élections. Mais le principal reproche fait par le général à la coalition gouvernementale et au MFA était d’avoir laissé déformer le processus de décolonisation qu’il avait préparé et qu’il comptait mener avec une sage lenteur, appuyé sur un État fort, vers une façon d’association luso-africaine dans laquelle toutes les tendances de la population auraient pu s’exprimer. Pour lui, un État, quel qu’il fût, en Afrique ou en Europe, ne pouvait prétendre avoir une forme démocratique s’il n’acceptait pas d’être confronté à des forces politiques organisées représentant toutes les nuances de la population. Une nouvelle fois, le 10 septembre, dans un discours radiodiffusé, le général fit appel à la « majorité silencieuse ». Celle-ci parut vouloir s’exprimer : une manifestation de soutien au président de la République et au MFA fut décidée pour le 28 septembre par une Commission de personnalités. Tout d’abord, le gouvernement parut hésiter sur la conduite à tenir. Le PC se mit alors en branle : le MDP attribua l’initiative de la manifestation à des agents de l’ancienne police politique (PIDE) ; M. Cunhal estima urgent de prendre des mesures contre la droite qui, passive depuis le 25 avril, commençait à s’organiser (2) ; des barricades furent dressées à tous les accès de la ville pour empêcher la population des campagnes de venir participer à la démonstration. Quoique ses membres fussent divisés sur ce sujet, le gouvernement finit par interdire la manifestation, après que les barrages populaires eussent été remplacés par des détachements d’unités appartenant au Commandement opérationnel du continent (COPCON) qui, sous les ordres du général Carvalho, un des principaux artisans du putsch, est chargé de prévenir tout coup d’arrêt au mouvement du 25 avril. Le général Spinola rendit lui-même publique l’interdiction de la manifestation puis, dans un discours radiotélévisé, il annonça au pays qu’après mûre réflexion, « devant l’impossibilité totale de bâtir une démocratie authentique au service de la paix et au service du pays », il renonçait à sa charge de président de la République. Il avait appris auparavant que le MFA préparait, pour le cas où il resterait au pouvoir, la création d’un « Conseil de la Révolution », composé de 120 militaires, avec une commission exécutive de sept personnes qui aurait remplacé à la fois la junte, le Conseil d’État et le Comité de coordination des forces armées. Cette collégialité, qu’il aurait sans doute dû présider passivement, serait devenue l’autorité suprême de la République.
Le général Costa Gomez, chef d’état-major général de l’armée, fut désigné par la junte pour remplacer le général Spinola. Les deux hommes sont liés depuis longtemps par une profonde amitié que le nouveau Président a soulignée en rendant un vibrant hommage, après sa nomination, à l’homme qui avait lancé le processus d’évolution démocratique du Portugal. C’est un sympathisant centre-gauche qui remplace un partisan centre-droit. On le dit proche des idées de M. Soares. Mais, comme son prédécesseur, il a fait toute sa carrière, qui fut brillante, sous le régime salazariste. Il fut tour à tour responsable des forces portugaises dans le Commandement militaire de l’Otan (1954-1956), Commandant supérieur à Macao, sous-secrétaire d’État à la Défense chargé de l’armée de terre (1958-1961), commandant de la deuxième région militaire au Mozambique (1963-1965), commandant en chef en Angola (1970-1972), Chef d’état-major général de l’armée (1972-1974). Il fut démis de ses fonctions à la suite de la publication du livre du général Spinola sur le Portugal et son avenir, publication qu’il avait autorisée. D’ailleurs, il avait lui-même écrit, à son retour du Mozambique, un article où il soutenait que les guerres coloniales ne pouvaient être gagnées par des moyens militaires. Les fonctions qu’il avait occupées sous le régime précédent avaient toutes un caractère politique : le général Costa Gomez peut, lui aussi, servir de lien entre le passé du Portugal et son avenir. Pour le PC, le nouveau Président, malgré ses sympathies socialistes, paraît donc tout aussi attaquable à l’occasion et vulnérable que son prédécesseur. Saura-t-il être plus patient ? La suite des événements montre que les communistes, après un coup d’arrêt porté au centre droit, qu’ils estiment être la nouvelle expression du salazarisme (3), veulent s’assurer, en repoussant les socialistes vers le centre-gauche, l’exclusivité de la représentation ouvrière. La masse des sympathisants socialistes est importante mais elle se heurte à la structure impénétrable de l’organisation communiste qui, en revanche, est capable d’infiltrer ses antennes dans toutes les formations de gauche, l’administration, les syndicats et dont le totalitarisme ne déplaît pas à certains officiers du MFA.
Il n’y eut pas de grands changements dans le gouvernement constitué après le départ du général Spinola, sinon le remplacement, par le commandant Vitor Alves, des ministres militaires de l’Information et de la Défense qui s’étaient montrés particulièrement attachés à l’ancien chef de l’État. Le Parti populaire démocratique (centriste), le PS et le PC restent associés au gouvernement. Trois généraux sont contraints de démissionner de la junte et sont remplacés, ainsi que le général Costa Gomez, par le général Fabiao et le lieutenant-colonel Pedro Pires désignés par l’armée de terre, le général Jorge Miranda et le lieutenant-colonel Mendes Dias par l’aviation. En place du Conseil de la Révolution qui devait être organisé au cas où le général Spinola resterait au pouvoir, un haut conseil du MFA est créé. Il comprend les sept membres de la junte, les membres du Comité de coordination du MFA, le Premier ministre, le commandant du COPCON, les ministres de l’Intérieur, du Travail et les deux ministres d’État militaires. Les élections auront lieu le 12 avril 1975 et se feront au scrutin proportionnel ; la nouvelle loi électorale porte à 5,5 millions le nombre des électeurs qui étaient 1,8 M sous le régime précédent. La décolonisation s’accélère et atteint maintenant des territoires que le général Spinola aurait voulu conserver, au moins pendant un certain temps, sous la souveraineté portugaise : les îles Sao Tomé-et-Principe, ainsi que l’archipel du Cap Vert. Nous verrons plus loin que le problème de l’Angola comporte toujours des ombres dangereuses.
Depuis le départ du général Spinola, lequel avait réussi à rassurer les États-Unis sur les intentions portugaises concernant en particulier l’Otan, on constate une certaine méfiance américaine à l’égard de l’équipe au pouvoir et une inquiétude de Lisbonne quant aux réactions de Washington. Toutefois, le général Costa Gomez a été reçu par le président Ford en octobre 1974, après, d’ailleurs, que M. Cunhal eut affirmé que son parti n’envisagerait pas de remettre en cause l’appartenance du Portugal à l’Otan dans la conjoncture actuelle et qu’il retirait de son programme toute référence à la dictature du prolétariat, ce qu’il affirma le 20 octobre au Congrès national. En revanche, Washington a relevé son ambassadeur à Lisbonne en novembre : le Département d’État lui reprochait d’avoir cherché à le rassurer sur la situation du Portugal depuis le 25 avril et, plus particulièrement, depuis la démission du général Spinola ; en outre, les relations du commandement de l’Otan avec l’armée portugaise sont beaucoup moins confiantes qu’auparavant.
Les inquiétudes américaines se sont sans doute amplifiées à la suite de la nouvelle crise survenue en janvier 1975 à propos du projet de loi syndicale. Les communistes et le MFA appuient le principe de l’unicité des syndicats que rejette le parti de M. Soares et le CDP parce que l’application de ce principe confirmerait le contrôle du PC sur l’Intersyndicale, entraînerait une affiliation automatique à la FSM, par conséquent l’absence d’une représentation portugaise à la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), et risquerait de couper les socialistes du monde ouvrier. Déjà affaibli après son premier Congrès national (janvier 1975) par la scission de son aile gauche provoquée par M. Manuel Serra, sans grands moyens financiers, le PS aborderait les élections prochaines dans les plus mauvaises conditions, ce qui pourrait, selon lui, avoir des conséquences graves sur l’avenir constitutionnel du Portugal.
Après une menace de démission et bien que ni le MFA ni le Conseil d’État n’eussent tenu compte de ses observations. M. Soares n’a pas rompu la coalition gouvernementale, mais il paraît avoir perdu une bataille décisive. Il se voit contraint maintenant à se rapprocher du centre et recherche une entente avec le CDP de M. Sa Carneiro.
Il semble bien que le conflit du général Spinola et du MFA ait eu pour origine principale un quiproquo sur le sens du mot « démocratisation » : ce mot impliquait pour le premier l’« installation d’un régime parlementaire pluripartite » et « pouripartite » et pour le second la mise en place d’un pouvoir socialiste. Il se peut que, dans un avenir assez proche, naisse un nouvel affrontement entre le PC et le MFA, cette fois, à propos du sens à donner au mot « socialisme ». En effet, l’idée que s’en fait le MFA est fort éloignée du marxisme-léninisme orthodoxe de M. Cunhal dont les jeunes officiers n’apprécient ni le vocabulaire ni les méthodes. Elle se fonde beaucoup plus sur une organisation des paysans analphabètes, qui paradoxalement ne sont pas sous la coupe des militants de gauche, que sur la mobilisation de la classe ouvrière. Les jeunes officiers estiment qu’ils représentent actuellement, sans être réellement un parti politique, la formation la mieux implantée dans l’ensemble du pays, qu’ils peuvent avoir une influence déterminante sur le résultat des élections et qu’en tout état de cause, leur mission devrait être reconduite pour trois années au moins. M. Cunhal ne le conteste pas ; il affirme même que le maintien de l’influence du MFA sur la vie politique portugaise sera indispensable après les élections comme elle l’est aujourd’hui. Le général Spinola, qui paraît préparer déjà sa campagne pour le scrutin présidentiel de 1975, attaque d’ailleurs le MFA sur cette volonté d’institutionnaliser son existence : « le rôle du Mouvement des forces armées – dit-il – en tant que garant de la liberté et de la démocratie est incompatible avec la présence d’une petite élite militaire aux commandes du pouvoir politique ». Il accuse, par ailleurs, le parti communiste de vouloir faire passer le pays « d’une dictature à une autre ». Le général se réclame lui-même d’un « socialisme portugais et démocratique ». Il paraît compter sur la victoire des partis modérés aux élections, grâce aux votes des campagnes et aux maladresses du Mouvement pour la réorganisation du parti du prolétariat (MRPP), rassemblement de gauchistes turbulents dont les activités inquiètent, ajuste titre, tous les partis de la coalition.
Cette analyse de la situation au Portugal permet de mieux comprendre les raisons pour lesquelles le problème de l’Angola n’est pas facile à résoudre. Les difficultés proviennent de trois causes : la forte proportion dans la population (presque 10 %) d’Européens dont certaines familles habitent le pays depuis plusieurs siècles et sont liées aux groupes financiers de l’ensemble luso-africain, tels Champalinaud, CUF et Quitta ; les rivalités des mouvements de libération dont l’un d’eux (Mouvement populaire de libération de l’Angola : MPLA) a des affinités certaines avec la gauche métropolitaine et dont les autres (Front national de libération de l’Angola [FNLA] et Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola [UNITA]) paraissent vouloir se rapprocher des blancs d’Angola ; la sympathie du Zaïre voisin pour le FLNA de M. Roberto et son hostilité à l’égard du MPLA de M. Neto.
Sur le premier point, on peut ajouter que la population européenne avait été gagnée, non sans peine, à l’idée du général Spinola de n’accorder l’indépendance de l’Angola qu’après une intégration progressive des Africains dans la vie politique. Elle a donc mal accueilli son départ, non qu’elle soit méfiante à l’égard du général Costa Gomez qui fut apprécié comme commandant en chef à Luanda, mais parce qu’elle estime que l’équilibre du gouvernement et celui du MFA sont maintenant rompus en faveur de l’extrême-gauche.
Les partis africains restent divisés. M. Neto attend beaucoup de la nouvelle équipe gouvernementale de Lisbonne. Son mouvement a connu plusieurs scissions (4) ; il est mal implanté dans le pays mais a réussi à installer des militants au Cabinda, riche en pétrole, et dans les principales villes angolaises où il crée quelques désordres. Il est l’interlocuteur privilégié du PC portugais, voire de M. Soares, du MRPP gauchiste et de certains officiers du MFA, car il vise les mêmes objectifs qu’eux : couper les groupes financiers luso-africains, soutiens de la droite et du centre, de leurs principales sources de richesse. L’UNITA s’est nettement rapprochée de la communauté européenne : ses maquis n’ont pas une grande importance. Quant au FLNA, il est le seul à occuper une fraction du sol angolais. On lui reproche bien entendu sa collusion avec le Zaïre. Il représente en effet le courant nationaliste des Bacongo, ethnie présente aussi, mais en moins grand nombre, dans le pays du général Mobutu. Fort de son implantation, il ne veut pas s’incliner devant le MPLA sous le prétexte que ce parti marxiste bénéficie du soutien de Lisbonne. Son intérêt rejoint donc celui des blancs d’Angola mais cela ne signifie pas qu’il est gagné à toutes leurs thèses : il veut que le gouvernement revienne rapidement aux Africains et que ce gouvernement contrôle, dans les meilleurs délais, les ressources naturelles et la terre. À la différence du MPLA, il ne prétend atteindre ces objectifs que progressivement afin d’éviter de nuire à la prospérité économique de son pays dont les progrès sont très sensibles depuis quelques années.
Le général Mobutu a soutenu le parti nationaliste et non marxiste de M. Roberto dès sa création. Ayant rencontré le général Spinola dans une île de l’archipel du Cap Vert au milieu de l’année, il semble être tombé d’accord avec lui sur le processus à employer pour limiter les désordres à l’occasion de l’indépendance de l’Angola. On se rappellera que la riche province du Katanga au Zaïre est en grande partie tributaire de ce pays pour l’évacuation de sa production de cuivre et pour son ravitaillement en carburant. De plus, Kinshasa soutient les dissidents du MPLA qui ont constitué au Cabinda un parti réclamant l’indépendance de l’enclave. Il est difficile de savoir si le général Mobutu envisage une annexion de ce district ou si, en favorisant le Front de libération de l’enclave du Cabinda (FLEC), il cherche à affaiblir la position du MPLA afin de rendre service à M. Roberto ; le parti de ce dernier n’a jamais pu s’introduire dans cette riche zone pétrolière indispensable à l’avenir économique de l’Angola indépendant. La deuxième hypothèse paraît la plus probable.
Les Portugais ont négocié avec les trois partis africains qui n’ont pu établir le front commun recommandé par l’Organisation de l’unité africaine (OUA). Un accord a été signé le 15 janvier 1975 en présence du général Costa Gomez. L’indépendance sera proclamée le 11 novembre 1975. En attendant, un gouvernement de transition sera installé à Luanda ; il sera présidé par un collège comprenant un représentant de chaque mouvement nationaliste (5) : les ministres seront désignés de la manière suivante : par le MPLA, l’Intérieur, la Santé et les Affaires sociales ; par le FLNA, l’Information, la Planification, les Finances et la Justice ; par l’UNITA, le Travail, l’Éducation et les Ressources naturelles ; par les autorités portugaises, l’Économie, les Travaux publics, l’Habitat, les Transports et Communications. Les ministères les plus importants auront deux secrétaires d’État qui seront nommés par les mouvements non représentés par un ministre. Les forces de police ne dépendront pas du ministère de l’Intérieur mais seront coiffées par un organisme qui comprendra un représentant de chaque parti et dont la présidence sera exercée par chacun d’eux à tour de rôle. Cette curieuse organisation durera jusqu’au 11 novembre, date des élections à l’Assemblée constituante qui désignera le chef du nouvel État. Le MPLA paraît avoir été favorisé, non seulement au cours de la négociation mais aussi en Angola même, par les autorités portugaises : le FLNA a demandé, d’ailleurs, le départ de l’actuel Haut-Commissaire, l’amiral Rosa Coutinho qui serait remplacé par le général Silva Cardoso.
Il n’en reste pas moins que l’évolution de l’Angola vers l’indépendance sera difficile et qu’elle se signalera encore par de violents désordres. D’ici là d’ailleurs, les élections au Portugal pourront être favorables aux partis modérés. La perspective de leur victoire, bien que celle-ci ne puisse provoquer la remise en cause officielle des termes de l’accord, encouragera peut-être les adversaires du MPLA à résister à la volonté totalitaire de ce parti. Le Zaïre ne leur ménagera sans doute ni son aide ni ses conseils. ♦
(1) À savoir : les généraux Costa Gomez, Galvado de Melo, Silverio Marquez, Diogo Neton et les amiraux José de Azavedo et Rosa Coutinho.
(2) Le « Front démocratique », organise début septembre, comprenait le Parti du Progrès, le Parti libéral et le Parti travailliste démocratique. Il soutenait la manifestation du 28 septembre.
(3) Le COPCON a arrêté, au cours de la crise, environ 400 personnalités de droite, parmi lesquelles trois anciens ministres de M. Caetano, 15 militaires et 57 agents de la PIDE (Police internationale et de défense de l’État, c’est-à-dire la police politique) et de la Légion portugaise [NDLR 2025 : organisation paramilitaire sous la juridiction des ministères de l’Intérieur et de la Guerre sous l’ancien régime].
(4) dont les plus connues sont celles de M. Chipenda et de M. Mario de Andrade.
(5) Lucio Lara (MPLA), Johny Eduardo (FLNA) et Jorge Valentin (UNITA).