À travers les livres et la presse - Repeindre le dinosaure ? Le service militaire en question
« Nous nous sommes connus à Coëtquidan, au peloton des élèves-officiers de réserve de l’infanterie ». De ce rendez-vous réussi est né le livre que trois jeunes auteurs — aucun n’a encore trente ans — viennent de consacrer à un rendez-vous, à leur sens manqué : celui de l’armée et de la nation (1). Et il faut dire d’emblée que ce livre est un des plus remarquables jamais écrits sur un tel sujet : non pas d’ailleurs parce que ses propositions suscitent une adhésion complète, mais parce que ses descriptions et ses analyses, en forme de constat, révèlent une photographie particulièrement complète et précise de l’institution militaire. Il s’agit donc d’un instrument de travail des plus précieux qui, par sa conception même, laisse le champ libre à la réflexion et à l’interprétation, les auteurs se contentant d’établir quelques faits incontestables.
Le premier d’entre eux, c’est bien sûr la nécessité de la défense nationale. Car il faut se défendre : dans un monde de plus en plus « déstabilisé » par la prolifération nucléaire, la défense et la détente sont complémentaires. En effet, « rarement depuis la seconde guerre mondiale, notre globe n’est apparu aussi belliqueux (…) : aucun pays ne peut ignorer les bruits de botte qui couvrent les paroles de paix ». Dans ces conditions, la non-violence, négation d’une défense militaire, restera longtemps la plus séduisante des illusions. Et s’il faut une défense, il ne peut s’agir que d’une défense nationale puisque aujourd’hui l’idée d’une défense européenne demeure encore plus une raison d’espérer qu’un projet réalisable. Dans un article d’un numéro de la revue Économie et Humanisme consacré à « l’armée dans la crise » (2), le général Poirier reprend avec vigueur une argumentation semblable : si elle est l’ultima ratio regum, la défense militaire n’en est pas moins le fruit d’une nécessité, qu’implique la permanence des États-nations : celle de sauvegarder la condition d’existence du bien commun national, c’est-à-dire la souveraineté nationale. L’ennemi héréditaire a sans doute disparu : les adversaires potentiels n’en sont que plus menaçants et la sûreté extérieure est la première des libertés nationales. À cet égard, rien n’a changé depuis Machiavel, comme le soulignent nos trois auteurs : la défense est le devoir prioritaire de l’État.
Dans cette perspective, les interprétations réductrices de l’armée qui font de cette dernière un instrument intérieur au service d’une classe reposent sur une vue singulièrement courte de la réalité. C’est malheureusement cette vue que retient, dans le numéro déjà cité d’Économie et Humanisme (2), M. Michel Tachon qui commet d’ailleurs, à propos de la défense opérationnelle du territoire, l’erreur de la considérer comme un système de lutte contre « l’ennemi intérieur » alors que, tout au contraire, la condition de mise en œuvre des mesures de D.O.T. est la reconnaissance d’une agression extérieure. Mais les idées fausses ont la vie dure et des contresens analogues ont été relevés lors du récent colloque armée-université (3). Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’en partant de prémisses aussi inexactes, M. Tachon en vienne à conclure que, sous le double effet du poids économique des dépenses militaires et du contrôle militaire (?) de la société civile, la France est en voie de militarisation depuis l’Ordonnance de 1959 sur la défense et surtout depuis 1968, date à laquelle aurait été décidée « la réorganisation d’une partie des forces militaires en unités de guerre civile »…
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