Conclusions provisoires
Décidément, chaque trimestre, pour alimenter la réflexion du Comité d’études de défense nationale (CEDN), nous avons choisi des thèmes qui ont anticipé l’actualité. Ainsi, au cours des deux dernières réunions, nous avons traité de la déstabilisation de l’Asie avant l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques (colloque du 21 mai 1979 ; voir Défense Nationale de novembre 1979), et des nouvelles armes économiques avant les sanctions américaines contre l’URSS et l’Iran (réunion-débat du 12 décembre 1979 ; voir Défense Nationale de mars 1980). Trois semaines avant l’accession de la Rhodésie-Zimbabwe à l’indépendance, la réunion-débat du 29 mars a été consacrée aux menaces pesant sur l’Afrique Australe, alors que le processus de cette indépendance n’était pas encore déclenché quand l’étude de ce sujet avait été décidée.
La répétition de ces conjonctions avec l’événement témoigne de l’accélération de l’histoire mais, de toute évidence, elle nous conseille une très grande circonspection quand il s’agit d’en tirer des enseignements, d’autant que les délais inhérents à la publication d’une revue mensuelle en retardent la diffusion. Aussi nous sommes-nous tenus à des conclusions toutes provisoires, en nous bornant à dégager les idées-forces qui nous ont paru ressortir des exposés de nos éminents conférenciers, ainsi que des commentaires faits par nos invités et des réponses qui leur ont été données, puisqu’entre eux, fort heureusement, le débat a été fort animé.
Nous laissons à d’autres le soin de prophétiser l’avenir de cette Afrique australe dont l’importance est véritablement capitale pour l’Europe. Celle-ci en reçoit des matières premières essentielles et irremplaçables. La plus grande partie de son ravitaillement en pétrole emprunte maintenant, comme chacun sait, la route du Cap. Carrefour de races et de tribus, dernière région où subsiste un pouvoir blanc, son avenir risque de déterminer celui de toute l’Afrique noire. La première idée-force que nous retiendrons est donc que l’Afrique australe est un enjeu aussi important que celui du Golfe, tant dans le conflit Est-Ouest que dans l’affrontement Nord-Sud. Si un « perturbateur » venait à en prendre le contrôle, il pourrait, à proprement parler, asphyxier l’Occident. Il en résulte, pour ce dernier, une vulnérabilité qui est très grave à notre époque où triomphe le chantage. Ce perturbateur pourrait probablement orienter, selon ses intérêts, les rapports de l’Europe avec l’Afrique noire.
Il apparaît, en deuxième lieu, que les facteurs belligènes qui existent dans cette région proviennent surtout de l’extérieur. L’Union soviétique y est pour beaucoup, depuis que les pays dits « de la ligne de front » (Mozambique, Tanzanie, Zambie, Angola), sont tous d’obédience ou tout au moins de tendance marxiste. Les États-Unis ont plus ou moins déclaré forfait. La Grande-Bretagne s’est pratiquement retirée, si l’on met toutefois entre parenthèses la dernière mission de Lord Soames qui a assuré avec brio une transition qui, à la surprise générale, est restée jusqu’ici à peu près pacifique, entre la Rhodésie de Ian Smith, révoltée contre la Couronne, et le Zimbabwe noir placé maintenant sous la férule d’un marxiste déclaré, ancien élève des bons pères. Assez curieusement, la présence chinoise, qui n’est pas négligeable, est considérée par les observateurs comme un facteur de stabilité de cette partie du monde.
En troisième lieu, le comportement de l’Union soviétique à l’égard de l’Afrique australe méritera d’être observé pendant les prochains mois. Il permettra, sans doute, de délimiter les véritables intentions des dirigeants du Kremlin sur cette région et de préciser s’il s’agit d’un « complot » ou d’un « grand dessein ». Là encore, on pourra se demander si l’on se trouve placé devant un messianisme révolutionnaire, un pragmatisme dialectique qui profite des occasions, ou encore un impérialisme de type traditionnel ayant enfin accédé aux capacités de la stratégie indirecte, grâce à sa marine océanique et à son aviation de transport. En corollaire, et quelle que soit la raison retenue, on peut dire que, dans tous les pays étudiés, la subversion est plus à craindre que l’action directe, mais cette subversion risque d’être solidement armée et appuyée de l’extérieur, même si la présence de mercenaires ou de conseillers cubains ou est-allemands n’atteint pas l’importance des contingents actuellement présents en Angola.
Autre idée-force que l’on doit retenir, les sanctions économiques que l’Occident impose à la République d’Afrique du Sud sont peut-être destinées à témoigner d’une réprobation du principe de l’apartheid, mais ce témoignage garde un caractère assez pharisien. Ces sanctions sont, elles-mêmes, assez périlleuses parce qu’elles encouragent la subversion. Elles sont, de plus, assez vaines comme moyens de pression sur les dirigeants sud-africains dont elles encouragent l’isolement et le durcissement, alors qu’ils balancent vers la souplesse. Économiquement ce pays a, du reste, les moyens de tenir longtemps. Militairement, il détient, en toute probabilité, les moyens de se faire respecter.
Une dernière idée-force semble être que la solution envisagée par les dirigeants sud-africains, et qui partirait d’une fédération ou plutôt d’une constellation d’États-tribus comprenant également les « tribus blanches », peut permettre d’envisager une solution pacifique aux problèmes de l’Afrique du Sud. Il existe, à cet égard, un facteur favorable : dans leur quasi-totalité, les Africains eux-mêmes ne contestent pas à ce pays le droit de subsister en tant qu’entité blanche.
En conclusion des conclusions, tout n’est pas perdu pour l’Occident dans cette Afrique australe, à condition de faire preuve d’imagination, d’audace et de détermination. Souhaitons donc qu’il soit capable de manifester ces trois qualités, encore qu’il n’en fasse guère preuve actuellement, où que ce soit, à l’occasion des différentes crises que traverse ce monde dangereux.
Quoi qu’il en soit, pendant les mois qui vont venir, cette Afrique Australe connaîtra deux points chauds. Le premier sera la Namibie qui risque de voir se produire des interventions extérieures par Cubains ou Est-Allemands interposés. C’est donc une région qu’il convient de particulièrement surveiller ; son statut ambigu du point de vue international et la proximité de l’Angola favorisent la subversion et même les incursions armées. L’autre point chaud est la Rhodésie-Zimbabwe dont la situation, comme celle de la Namibie, peut évoluer de manière à faire pencher la balance. C’est donc dans ces deux pays qu’il convient actuellement d’aider plus particulièrement les hommes de bonne volonté pour qu’ils mettent au point des solutions pacifiques. ♦