L’Europe spatiale est un acteur paradoxal, aux nombreuses capacités mais au fonctionnement complexe avec une forme de rivalité entre l’Union européenne (UE) et l’Agence spatiale européenne (ESA). Cela constitue un handicap à l’heure où la concurrence internationale s’est accélérée. Un sursaut est nécessaire pour faire face à ces nouveaux défis qui pourraient à terme marginaliser l’Europe.
L’Europe spatiale, un acteur paradoxal
The European Space Sector, a Contrary Actor
The European space sector is a contrary actor: it has many capabilities yet its activity is complex and suffers a degree of rivalry between the European Union (EU) and the European Space Agency (ESA). This is clearly a handicap at a time of increasing international competition: a new start is needed in order to face up to the new challenges which, in time, risk marginalising Europe.
À l’heure où la politique spatiale internationale semble se définir par des ambitions tranchées et monolithiques – l’affrontement entre blocs sur la Lune, la volonté américaine d’envoyer des hommes sur Mars, l’utilisation assumée du spatial au service d’un récit national en Inde ou en Chine (1) – la voix de l’Europe, sans doute plus nuancée, peine à se faire entendre. Ce n’est pas le moindre des paradoxes puisque l’Europe est un acteur spatial de premier plan, dont les capacités et les budgets la placent au troisième, voire au deuxième rang mondial. En cela, la politique spatiale européenne n’est qu’une illustration du processus d’intégration européenne plus global, celle d’un acteur politique unique et complexe, marqué par une dialectique coopération/compétition structurante et par une logique de développement incrémentale plutôt que par des ruptures brutales. Pour autant, si l’Europe dispose d’un acquis spatial solide, elle fait aujourd’hui face à des défis dont l’ampleur les rend potentiellement existentiels. À ce titre, elle doit pleinement intégrer le caractère stratégique des activités spatiales et assumer les choix politiques qui assureront son sursaut spatial.
L’Europe, puissance spatiale de premier rang
L’Europe est arrivée à la fois tardivement et en ordre dispersé sur la scène spatiale mondiale. Si la France a été pionnière en créant son agence spatiale, le Cnes, dès 1961, les autres États européens l’ont souvent imitée bien plus tard. Ainsi, les deux autres poids lourds du spatial européen, l’Italie et l’Allemagne, n’ont-ils fondé leurs agences nationales qu’en 1988 (ASI) et 1989 (DARA puis DLR) respectivement. De la même manière, l’Agence spatiale européenne (ESA) ne sera portée sur les fonts baptismaux qu’en 1975, suite à l’échec de deux organisations actives dans les années 1960, l’ESRO (European Space Research Organisation) et l’ELDO (European Launcher Development Organisation). Enfin, l’Union européenne (UE) ne se lancera dans l’aventure spatiale qu’à la toute fin des années 1990.
Cette genèse, qui témoigne de la difficulté même d’accoler à l’Europe le qualificatif de puissance spatiale, tant elle est loin d’être un acteur unitaire, a néanmoins produit des résultats remarquables. Au fil des dernières décennies, l’Europe a acquis la maîtrise de la quasi-totalité des technologies et applications spatiales. Elle a développé une gamme de lanceurs fiables et performants, depuis le premier vol d’Ariane 1 en 1979 jusqu’aux lanceurs lourd Ariane 6 et léger Vega aujourd’hui. Elle dispose avec Galileo (2) et EGNOS (3) de deux programmes de PNT (Positioning Navigation and Timing) dont les performances sont aux meilleurs standards mondiaux. Elle déploie et opère avec Copernicus (4) la plus importante constellation mondiale de surveillance de la Terre, fournissant notamment des variables climatiques essentielles. Elle a lancé de nombreuses missions scientifiques dont certaines ont été des premières mondiales, à l’image de la sonde Giotto qui a survolé la comète de Halley en 1986, des satellites Herschel (étude de la formation des étoiles) et Planck (étude du Big Bang) lancés en 2009, ou de l’atterrisseur Philae, qui s’est posé sur une comète en 2014 (5) ; elle participe à l’aventure du vol habité depuis des décennies, notamment par le module Columbus amarré à la Station spatiale internationale (ISS), le vaisseau-cargo ATV (Automatic Transfer Vehicle), qui a ravitaillé l’ISS entre 2008 et 2015, ou encore de l’ESM (European Service Module) (6), qui équipe la capsule habitée américaine Orion. La seule brique manquant au portfolio capacitaire européen, celle du vol habité autonome, résulte d’une décision politique, suite à l’abandon du programme d’avion spatial habité Hermès (7). À ce panorama très complet s’ajoutent les capacités dans le spatial de défense, certes développées dans des cadres nationaux, principalement en France, à l’exception du signal militaire PRS (Public Regulated Service) de Galileo, qui demeurent modestes au regard de ce qui est fait aux États-Unis.
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