Rompre avec la Russie: Le réveil énergétique européen (Breaking away from Russia: the wake-up call for European energy
Rompre avec la Russie : Le réveil énergétique européen
Bien qu’ayant commencé par le secteur de l’énergie, avec la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en 1957, puis d’Euratom en 1957, la Communauté économique européenne (CEE) puis l’Union européenne (UE), n’ont jamais été en mesure de définir une politique commune de l’énergie, laissant la responsabilité de ce secteur stratégique aux États et aux grandes compagnies multinationales : Shell, British Petroleum Company (BP), Ente Nazionale Idrocarburi (ENI), Total ou ELF – ces deux dernières ont fusionné avec la belge Petrofina avant de se nommer TotalEnergies en 2021. De son côté, l’Allemagne, dès l’Ostpolitik du Chancelier Willy Brandt en 1969, a cherché à établir des relations stables et à long terme avec l’URSS, puis la Russie, lorsque le Chancelier Gerhard Schröder a lancé dès 2005, c’est-à-dire avant la première crise russo-ukrainienne du gaz de 2006, le projet de Nord Stream qui a été inauguré en 2012. Il a été suivi de Nord Stream II, achevé – en dépit des sanctions américaines – en septembre 2021, mais que le Chancelier Olaf Scholz a arrêté le 21 février 2022, lorsque les deux États autoproclamés de Donetsk et de Louhansk ont été réunis à la Fédération de Russie.
Cela a entraîné le réveil énergétique de l’UE, troisième gros consommateur d’énergie dans le monde avec 10 % de la consommation énergétique primaire mondiale, contre 26 % pour la Chine et 15,6 % pour les États-Unis. Adina Revol, qui a longtemps, au sein de la Commission européenne, participé à des initiatives stratégiques telles que le Plan de relance et l’Union de l’énergie, décrit avec précision les divers volets de cette politique : la géopolitique des gazoducs, le Pacte vert, Repower EU, dont l’objectif principal est de se désintoxiquer du gaz russe à l’horizon 2027. La guerre en Ukraine a en effet complètement rebattu les cartes en faisant flamber les prix du gaz en Europe, désormais privée d’une bonne partie de ses approvisionnements russes. Certes, depuis les pics de 2022 (120 euros le Mkw), les tarifs européens ont rebaissé, grâce à la hausse des importations de Gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance notamment des États-Unis. Cependant, ils restent au-dessus des niveaux de 2019 qui s’étaient situés dans la fourchette de 10 à 20 €, ayant regrimpé à 50 € le Mkh, soit cinq fois plus que le niveau américain (10 € du mégawattheure, MWh). Cet écart s’explique surtout pour des raisons logistiques. Les Américains bénéficient d’un réseau national de pipelines, quand les Européens doivent importer le GNL par bateau, depuis les États-Unis, le Qatar ou la Norvège… avec la nécessité de le liquéfier au départ et de le regazéifier à l’arrivée pour l’injecter dans les réseaux, ce qui coûte des dizaines de milliards d’euros. En outre, le Vieux Continent se bat sur un marché mondial, quand les Américains se fournissent sur leur marché domestique et la Commission fédérale de régulation de l’énergie (FERC) entretient les surcapacités de production.
Afin de continuer à réduire sa dépendance vis-à-vis de Moscou, la Commission européenne étudie désormais, du fait du retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, les moyens d’augmenter ses importations de GNL américain – ce qui renforcerait davantage sa dépendance énergétique vis-à-vis de Washington. La Commission reste donc confiante quant à la capacité de l’Union à garantir la sécurité de ses approvisionnements malgré la baisse significative des importations russes. Adina Revol rappelle qu’en 2021, 44,9 % du gaz naturel importé par les 27 provenait de Russie, la majeure partie étant transportée via les gazoducs reliant directement le territoire russe aux pays européens (Nord Stream, Yamal, Turkstream), les gazoducs passant par l’Ukraine… La stratégie lancée par la Commission et adoptée en juin 2022 visant à instaurer un niveau minimum de remplissage de 90 % des réserves européennes d’ici le 1er novembre a été atteinte et même dépassée en 2024 (ainsi qu’en 2023). Selon des modélisations réalisées par des chercheurs de l’Imperial College de Londres, la coordination du stockage entre États-membres de l’Union contribue à augmenter la résilience du système énergétique européen et de ce fait, à atténuer les prix élevés – comme les pics observés en 2021 et 2022.
Malgré la réduction de sa dépendance au gaz russe, l’Union demeure le premier marché pour les exportations de gaz naturel liquéfié en provenance de Russie : les 27 ont acheté 49 % du GNL russe exporté entre décembre 2022 et octobre 2024. Certains pays européens comme la France et l’Espagne ont même augmenté leurs importations de GNL russe par rapport aux niveaux pré-2022. En octobre dernier, la France a ainsi importé 233 millions € de GNL russe, ce qui en fait le premier importateur au sein de l’Union. Aussi, si les États-membres parviennent à se passer du gaz russe transporté via gazoduc, le GNL en provenance de Russie représente toujours plus de 16 % des importations européennes et même en 2025 la Russie est restée le deuxième pourvoyeur de l’Espagne selon Energas. L’une des raisons permettant d’expliquer l’apparente stabilité du marché énergétique européen est la baisse sous-jacente de la demande de gaz : – 13,3 % entre 2021 et 2022, suivi d’une baisse de 7,4 % en 2023. L’Union a considérablement accru ses importations de GNL américain ces dernières années, passant de 15,4 Mds de m³ par an en 2020 à 51 Mds en 2022. Près d’un tiers du total du GNL importé par l’Union entre janvier et août est américain. De nouvelles capacités doivent entrer en production en 2026, entraînant en principe une détente sur les prix. Cette perspective d’amélioration est néanmoins suspendue à la demande chinoise. Si elle devait repartir à la hausse, les coûts des approvisionnements européens s’envoleraient, en dépit des contrats à long terme noués par différents industriels.
Certes, l’Europe pourrait sortir de sa dépendance à l’égard des combustibles fossiles et se doter d’un secteur de l’énergie indépendant si elle investissait environ 2 000 Mds € dans le solaire, l’éolien et d’autres sources d’énergies renouvelables d’ici 2040, selon une étude allemande dirigée par l’Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique. Elle devrait investir 140 Mds € par an d’ici 2030 puis 100 Mds € chaque année pendant la décennie suivante pour atteindre l’indépendance énergétique. Bien que la plus grande partie des investissements soit utilisée pour développer l’éolien terrestre, la stratégie qui permettrait à l’Europe de voir ses besoins énergétiques uniquement couverts par des sources d’énergie renouvelable d’ici 2030 reposerait également sur le solaire, l’hydrogène et les sources d’énergie géothermique. On voit bien que dans les conditions actuelles ces objectifs sont inatteignables.
L’Europe devra, quoi qu’il arrive, s’en tenir à une ligne prudente et veiller à sauvegarder sa compétitivité pour affronter les temps difficiles qui ne disparaîtront de sitôt. ♦