Ébranlé par des guerres tragiques, puis ruiné par une politique désastreuse, le Viêt-nam est enfin sorti d'un abîme qui a profondément marqué la mémoire collective de tout un peuple. Pour se redresser, ce pays controversé de la péninsule Indochinoise a essentiellement puisé ses forces dans son potentiel humain. Ces énergies sont notamment alimentées par une dynamique spirituelle intense qui trouve ses repères dans le bouddhisme et d'autres valeurs asiatiques ; mais ces courants philosophiques et religieux restent perturbés par les dogmes d'un communisme pesant qui entrave le processus de réformes de cette nation en quête de sa véritable identité.
Les repères brouillés du Viêt-nam
L’histoire du Viêt-nam nous enseigne que ce pays a subi l’influence culturelle du monde chinois et de la civilisation indienne. Ce particularisme a façonné des cadres de pensée et des comportements qui reposent sur trois fondements. La quasi-totalité de la population vietnamienne se rattache tout d’abord aux traditions bouddhistes, même si seulement 60 % des 80 millions d’habitants sont des fervents pratiquants de la doctrine religieuse de Bouddha. Les deux autres grandes lignes de force qui servent de références aux modes de vie de cette contrée du Sud-Est asiatique s’appuient sur le confucianisme et le taoïsme.
S’opposant au « petit véhicule » (Théravada) pratiqué en Thaïlande, au Cambodge et au Myanmar (ex-Birmanie), le bouddhisme vietnamien est celui du « grand véhicule » (Mahayana), forme de bouddhisme adoptée aussi en Chine et en Corée. Dans cette école, les fidèles, avant d’accéder au stade de la félicité suprême, se consacrent, par pure grandeur d’âme, à l’éducation et à la rédemption d’autres hommes ; le salut souverain s’apparente ainsi à une affaire collective. Ce n’est pas le cas du « petit véhicule » qui ne peut conduire les êtres humains à l’illumination qu’individuellement. Cette distinction dans les rites bouddhistes permet de comprendre la différence majeure qui oppose un Vietnamien, porté sur la notion de grégarisme, à un Thaïlandais beaucoup plus individualiste. Cette donnée socio-religieuse explique aussi l’attitude de rejet à l’égard du groupe ethnique dominant (les Viêts) (1) de certaines minorités du pays (Laos, Khmers) qui pratiquent le « petit véhicule ».
Le bouddhisme ne peut pas être assimilé, stricto sensu, à une religion. Ses principes fixent plutôt une attitude en face de la vie et définissent une philosophie, dont les concepts reposent notamment sur la compréhension des causes de la souffrance humaine et sur les moyens de la surpasser. L’adepte a pour but suprême d’atteindre la sagesse, qui s’obtient en dominant la douleur physique et morale, la souffrance étant aussi éliminée par la méditation, ce qui suppose de fréquentes périodes de réflexion et d’isolement intellectuel. Pour atteindre cet objectif, le croyant doit accumuler dans la vie un maximum de valeurs spirituelles en vue de renaître par la suite dans des conditions meilleures. On touche ici à la notion de réincarnation qui constitue la clé de voûte de la philosophie bouddhiste. Puisque après la mort, ils renaîtront de toute façon dans un autre corps et conserveront la même âme (leur âme est immortelle), les bouddhistes peuvent donc, quel que soit leur âge, se livrer à des projets à long terme. Leur prise de conscience du temps est ainsi totalement différente de celle des Occidentaux, qui croient que la vie s’arrête après la mort. Ces derniers appartiennent ainsi à la civilisation des gens pressés qui veulent réaliser le maximum de projets avant leur décès, souvent à la recherche du temps perdu, alors que les Orientaux sont toujours à la recherche du temps futur. Les uns pensent que nous vivons dans un espace à trois dimensions et que les objets qui nous entourent ne possèdent qu’une longueur, une largeur et une hauteur. Les autres sont persuadés qu’il existe une quatrième dimension, celle du temps, qui permet justement au monde de ne pas être statique. Puisque le temps est éternel, ils peuvent donc prendre le temps de voir venir les choses. C’est peut-être dans ce concept que réside l’un des tréfonds de la légendaire sagesse orientale. Au Viêt-nam, il permet de comprendre le fatalisme de ses habitants et leur extraordinaire patience à endurer les souffrances des longues guerres qui ont ravagé leur territoire. La vertu de longanimité est bien une des forces majeures de la population.
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