Le sujet qu'aborde aujourd'hui l'auteur, contrôleur général des armées, est à la fois difficile et délicat : difficile car la comparaison entre les sociétés civile et militaire comporte bien des facteurs évolutifs surtout depuis quelques décennies ; délicat parce qu'elles forment ensemble la nation et qu'il faut éviter de froisser des susceptibilités en portant des jugements de valeur trop catégoriques. L'auteur nous livre une analyse très approfondie et pleine d'enseignements à l'endroit des décideurs, civils et militaires.
Société civile et morale militaire
Les observateurs qui peuvent approcher les armées françaises dans leurs préoccupations quotidiennes sont frappés par la qualité morale qui caractérise leurs cadres à l’heure où des pans entiers des pouvoirs publics laissent une impression de malaise. Un tel atout mérite des soins. D’ailleurs il engendre, en contrepartie de la force qu’il confère, des lacunes qui constituent autant d’amorces de ruptures. On peut craindre par exemple une incompréhension entre les deux sociétés civile et militaire ; cette dernière ou bien se peut décourager ou bien peut manifester certaines impatiences à l’endroit des attitudes du reste du pays.
L’ensemble de la question mérite une analyse approfondie dont l’effort est rarement tenté, laissant la place à des jugements affectifs aussi sommaires qu’inutiles. À cet effet, nous évoquerons successivement certaines constantes majeures dans les structures morales des sociétés, puis ce que présentent d’original les organisations militaires, enfin les conséquences, sur les rapports des démocraties avec leur armée, de la rapidité des évolutions actuelles.
Quelques constantes de l’organisation sociale et morale
L’autorité institutionnelle et la pression sociale engendrant la morale se révèlent toutes deux l’expression d’une même nécessité
Une société, comme une fourmilière, se perpétue parce que les individus sont conditionnés pour se plier à des normes communes. Ce conditionnement est mis en œuvre par la morale issue de l’éducation et par les règles et décisions édictées par l’autorité sous toutes ses formes. Les relations dialectiques entre la morale et l’autorité institutionnelle sont donc très nourries et leur imposent une interdépendance très étroite ; les tyrannies ont toujours rêvé de confisquer la responsabilité d’éduquer les enfants, et par elle d’imposer une influence déterminante sur la morale, mais la force des relations réciproques entre personnes et la prééminence des réalités affectives, donc fondées sur les échanges individuels, ont voué à l’échec ce type d’ambition. Le système des janissaires n’a jamais pu être étendu à toute une jeunesse, même pas avec les komsomols communistes.
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