L'auteur s'est rendu à plusieurs reprises à Madagascar, notamment avant 1975 où il y a découvert un pays relativement riche, et après 1987, où il y a vu un État exsangue. Spécialiste de l'Afrique australe et de l'océan Indien, il nous livre ici un dossier qui met en relief les difficultés énormes auxquelles est confrontée la Grande île. Cette étude approfondie revêt un intérêt particulier en raison des récents bouleversements du paysage politique local et des nouvelles relations qui se forgent aujourd'hui entre Paris et Antananarivo.
La détresse de Madagascar
Madagascar vient de traverser une phase particulièrement douloureuse de son histoire. Après avoir été jusque dans un passé récent l’un des territoires les plus prospères de l’océan Indien, le pays est devenu aujourd’hui l’un des plus misérables de la planète. Cette situation tragique n’a pas laissé indifférente la France qui possède avec son ancienne colonie des liens affectifs, en particulier culturels et historiques. Ceux-ci pourraient constituer le ciment de la nouvelle coopération qui est en train de s’amorcer entre Paris et la grande île. Toutefois, la collaboration entre les deux pays francophones devrait être abordée avec une approche particulière, en raison de la période troublée que vient de connaître notre ancienne colonie.
Un pays au fond de l’abîme
La situation de Madagascar a commencé à se détériorer gravement à partir de 1972 lorsqu’une insurrection dans la capitale a incité le président Tsiranana à transmettre ses pouvoirs au général Ramanantsoa. Par la suite, l’aggravation brutale des difficultés économiques et la dégradation du tissu social ont contraint le nouvel homme fort du pays à céder la place au colonel Ratsimandrava le 6 février 1975. Celui-ci fut assassiné cinq jours plus tard. C’est donc dans un climat particulièrement agité que Didier Ratsiraka, ancien élève de l’École navale française, est arrivé au pouvoir au milieu des années 70. Le nouveau régime s’est alors tourné vers Moscou et s’est lancé dans un vaste programme économique inspiré du modèle soviétique. L’expérience a été désastreuse. Les erreurs graves de gestion, le départ hâtif des Européens qui tenaient des postes clés, l’échec patent de la collaboration avec les pays de l’Est, l’endettement à outrance et le développement de la corruption précipitèrent le pays dans un marasme économique. Une quinzaine d’années après l’euphorie des bouleversements idéologiques, Madagascar se trouve dans une situation catastrophique.
Le bilan est effectivement désastreux dans tous les domaines. Dans le secteur économique, la mainmise de l’État sur la commercialisation des produits agricoles a complètement démobilisé les paysans qui constituaient l’un des éléments moteurs de la richesse nationale. L’effondrement de la production des cultures vivrières a provoqué de nombreux cas de famine. L’exemple le plus dramatique concerne le riz : avant 1975, Madagascar était l’un des premiers producteurs mondiaux de cette denrée alimentaire de base ; quelques années plus tard, le pays en est devenu importateur. À la fin des années 80, le pouvoir d’achat est de 45 % inférieur à celui relevé au moment de l’indépendance. Aujourd’hui, la grande île est le dixième pays le plus pauvre du monde avec un PNB par habitant inférieur à 250 dollars. La balance commerciale est déséquilibrée. En 1990, les exportations ont chuté de 15 % en valeur par rapport à 1989, alors que les importations ont augmenté dans le même temps de 30 %. La baisse des recettes a atteint des proportions dramatiques pour certains produits, comme le café (– 56 %), le girofle et le poivre. Ce déficit a causé une détérioration rapide des réserves de la banque centrale. La gabegie généralisée a entraîné le pillage des finances publiques. De nombreuses usines inutiles ont été construites à coups de millions de dollars. Ainsi à Toamasina (ex-Tamatave), une importante fabrique d’engrais est bâtie pour traiter les sous-produits d’une raffinerie proche ; quelques mois après son inauguration, le complexe sombre dans la faillite après que les directeurs se soient aperçus que les sous-produits de la raffinerie en question n’existent pas. Les expériences malheureuses de ce type abondent : ici on met sur pied une cimenterie géante à four vertical qui ne fonctionnera jamais (quand partout ailleurs les fours sont horizontaux), là on ouvre une huilerie de soja gigantesque capable de traiter 60 000 tonnes, nettement plus que la production nationale de cette plante oléagineuse. Tous ces gaspillages ont délabré le tissu économique du pays. Madagascar est aujourd’hui un État ruiné.
Il reste 83 % de l'article à lire
Plan de l'article