À travers les livres - L'islam, les Arabes : entre passé et présent
Dans le très beau et riche dialogue qu’il entretient avec André Miquel dans D’Arabie et d’Islam (1) Jamel Eddine Bencheikh, professeur à la Sorbonne, résume fort crûment la situation dans laquelle se trouve le monde arabe : « L’Arabe me semble vivre une sorte de schizophrénie avec ce que cela comporte d’ambivalence pour la pensée et les sentiments, de conduites paradoxales et de perte de contact avec la réalité. En son être, des antagonismes opposent bédouinité et sédentarité, rêve d’un empire uni et enracinement dans des particularismes, tentation de se livrer à l’Occident et crainte de subir son agression, volonté de moderniser l’islam et espoir de se précipiter en lui comme en un dernier refuge. Aucune expérience politique n’a pu se dérouler en pays arabe sans recourir à la force et sans être interrompue par elle. La culture arabe n’a pu s’enrichir en ce domaine d’aucune pratique menée à son terme et pensée démocratiquement… La diversité ethnique, religieuse, intellectuelle est vécue plus comme une menace de démembrement que comme une occasion d’échanges enrichissants. Quant au discours politique, il s’énonce dans un rituel de dramatisation propre à substituer les mythes à l’histoire. L’occultation en est le principe fondamental. La mémoire historique des Arabes n’est à aucun moment sollicitée d’une façon objective pour éclairer les problèmes de l’heure. La question de l’unité n’est pas posée. L’unité est simplement postulée. »
Que voilà un joli texte qui contient bien des thèmes clefs de notre sujet. Ce thème du rapport de l’islam et de la modernité n’est guère nouveau : rappelons simplement la célèbre controverse qui opposa en 1883 à Paris le réformateur Al-Afghani à Renan. Il ne cesse de resurgir, alors que le monde arabe de l’après-guerre du Golfe a pris en compte beaucoup plus franchement les réalités de son époque, de sa région et du monde.
Dans L’Islam bloqué (2), Fereydoun Hoveyda, auquel on doit un intéressant Que veulent les Arabes ? (3), reprend dans un langage clair la thèse couramment répandue du déclin de la civilisation arabe qu’il situe au XIIe siècle. Pour lui, une alliance objective s’opéra alors entre le pouvoir et les théologiens, pour enfermer la société dans des structures rigides, reposant sur les interprétations les plus strictes et les plus étroites de la religion. Les méthodes d’éducation entièrement fondées sur la mémorisation jouèrent, estime-t-il, un rôle essentiel dans la perte de vitalité du monde musulman. Il dénonce aussi la cécité des intellectuels, la détérioration de la condition de la femme, l’opposition des mystiques à la science, le choc culturel provenant du contact de l’Occident n’ayant fait que renforcer ces tendances au repliement.
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