Les nouveaux guerriers totalitaires
Commençons par un point de méthode : une des plus élémentaires expériences de la psychologie de la forme est celle de la perception d’un carré noir sur fond blanc. On peut l’intervertir, sans modifier la figure, en produisant la perception d’un carré blanc avec, au centre, un trou noir. Tentons une conversion analogue du regard : au lieu de concevoir les guerres actuelles comme autant de « désordres » (par référence à un ordre naturellement paisible dont elles constitueraient les manquements ou les défaillances), pointons, au contraire, la logique de ces apparents pataquès ; soulignons la cohérence interne, sociologique et stratégique des situations conflictuelles qui prolifèrent depuis l’éclatement de l’empire soviétique. Du coup, loin de simplement vouloir « rétablir » l’ordre supposé préexistant, un effort de paix lucide doit commencer par désordonner le nouvel ordre guerrier et terroriste qui se mondialise à grande vitesse, d’où l’hypothèse que je propose : les crises actuelles ne manifestent pas les lacunes d’une organisation pacifique et universelle en voie d’achèvement, ni les ultimes soubresauts d’une fin de l’histoire (entendons de l’histoire violente, celle des batailles et des bains de sang). Au contraire : les crises actuelles, loin de se recroqueviller, locales, hétérogènes ou anachroniques, dévoilent le visage nouveau et planétaire que prend une violence humaine désormais émancipée des blocages bipolaires de la guerre froide.
Dans la discussion lancée par Huntington sur le conflit « choc » des civilisations, je recommande une conversion parente du regard stratégique : au lieu d’accommoder sur les civilisations, mieux vaut peut-être se concentrer sur ce qui se passe « entre » elles, rejaillit en chacune, et les transforme intérieurement de part en part. Il y a une logique du choc. Plus importante que l’histoire intérieure des civilisations est l’histoire des chocs entre les civilisations. Prenez la Méditerranée, si bien étudiée par Fernand Braudel : au XVIe siècle, elle est toute tendue par le choc des deux univers, Venise et la chrétienté, les Turcs et le monde musulman ; exemple huntingtonien par excellence, semble-t-il. Pourtant, Braudel remarque que la logique du choc l’emporte sur les logiques internes des « civilisations » (je dirai : culture). Les Turcs importent des manières de combattre occidentales, les adoptent et, après les avoir reprises à leur compte, les exportent jusqu’aux Indes.
Pour terminer ce point de méthode : dans ce qu’on appelle « civilisation », nous devons tenir compte non seulement des manières de lire, de manger, d’aimer, mais aussi des manières de combattre, des méthodes pour détruire. Quand les civilisations font « choc », elles s’interpénètrent et se transforment mutuellement.
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