Le désordre des démocraties : le problème du consensus dans les sociétés postindustrielles
Au cours du siècle qui s’est écoulé entre 1890 et 1990, les sociétés du monde développé ont été dominées par la crainte de conflits majeurs ou obligées d’y faire face, car ils menaçaient leur survie politique voire, à l’âge nucléaire, leur survie physique. Ce n’est certainement pas une coïncidence si, durant cette période, la cohésion sociale et le pouvoir effectif des autorités étatiques ont été portés à leur plus haut degré.
Le siècle précédent avait été marqué par une évolution inverse, celle de la révolution et de la décomposition sociales, du fait de la double influence, d’une part des idées de la Révolution française et, d’autre part de la désagrégation sociale provoquée par la transformation à l’époque moderne des sociétés agraires en sociétés industrielles. Au tournant du siècle, beaucoup craignaient, ou espéraient, qu’une guerre viendrait accélérer ce processus. Les socialistes escomptaient que le capitalisme se détruirait de lui-même, miné par des guerres intestines qui mèneraient tout droit à la révolution et au triomphe du prolétariat.
En fait, l’inverse se produisit. En Europe occidentale, le développement du nationalisme constituait déjà un solide facteur de cohésion sociale, en remplacement de l’ancien tissu de relations personnelles et de fidélités quasi féodales qui unissait les hommes des sociétés préindustrielles. Cette cohésion fut considérablement renforcée par la guerre, tout au moins à l’origine. Même dans les sociétés de l’est de l’Europe, qui demeuraient largement préindustrielles, les survivances des fidélités dynastiques furent renforcées par l’existence d’un ennemi extérieur, jusqu’à ce que leur incapacité à faire face aux besoins économiques engendrés par la guerre de l’ère industrielle provoque leur effondrement. Dans toutes les sociétés, en temps de guerre, la criminalité et les troubles sociaux tombèrent à des niveaux sans précédent, et l’État parvint, avec l’assentiment général, à étendre sa compétence à une échelle que l’on croyait jusque-là inacceptable ou impossible à organiser.
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