Les nouveaux génocides
Le thème résume, à lui seul, les inquiétudes et les espoirs que nous ressentons devant l’avenir. Le débat sur les facteurs de crise nous a permis de mieux comprendre certaines des évolutions en cours qui tissent la trame des caractéristiques d’une époque, de son climat social, de la structure des sociétés politiques et civiles. Il s’agit maintenant de concentrer notre réflexion sur les menaces plus immédiates qui pèsent sur l’avenir, menaces dont nous sommes, avec des sentiments d’angoisse et souvent d’impuissance, les témoins. Ce sentiment est, chacun le ressent bien, à la mesure de l’espoir que nous avions eu de voir s’instaurer, avec la fin de la guerre froide, un monde plus homogène et moins conflictuel. Cet espoir n’était pas totalement infondé. La paix est revenue dans les conflits régionaux qu’avait attisés la confrontation idéologique : au Salvador, en Namibie, en Éthiopie-Érythrée, au Mozambique, au Cambodge, en Angola ; elle cherche aussi sa voie entre Israël, les Palestiniens et les pays arabes.
Si ces avancées de la paix ne projettent pas leur lumière sur l’avenir, c’est qu’elles sont masquées à la face du monde par de nouveaux conflits, de nouvelles fureurs dont personne n’imaginait qu’ils allaient surgir aussi violemment au lendemain de la guerre froide. À l’ordre et à la paix fictive imposés dans l’équilibre de la terreur, au nouvel ordre rêvé dans une euphorie à la mesure des frustrations et des espoirs accumulés pendant cinquante ans, a succédé un désordre durci par le réveil brutal de nationalismes, de fanatismes aveugles qui jettent des populations entières dans la peur, le désarroi, l’exode. À leur paroxysme, ces nouvelles violences aboutissent en Algérie au terrorisme aveugle, en Tchétchénie à la répression militaire, en Somalie à l’effondrement de l’État, en ex-Yougoslavie à la purification ethnique, au Rwanda à un génocide atroce. Dans ce contexte général de violences, surgissent de nouvelles idéologies « génocidaires » qui, au cours des années récentes, ont transformé la typologie des conflits pour leur faire franchir une nouvelle étape dans l’escalade de la folie meurtrière. Pourquoi ce retour des génocides ?
L’apparition des nouveaux génocides
Les génocides, crimes essentiellement politiques, généralement commis par les détenteurs du pouvoir ou avec leur consentement, ne surviennent pas spontanément. Ils ne s’improvisent pas ; ils se planifient. Il devrait donc être possible d’en pressentir le danger et d’être ainsi à même d’agir pour en prévenir la mise en œuvre et les conséquences tragiques. Pourtant, une nouvelle fois, au Rwanda et en Bosnie, comme en d’autres circonstances il y a cinquante ans dans l’Allemagne nazie, la communauté internationale n’a pas voulu voir venir le péril. Lorsque l’intolérable s’est accompli sous les regards de tous, elle n’a pas su, par manque de cohésion politique et de détermination, agir pour empêcher les massacres. Au contraire, elle retirait du Rwanda la presque totalité des forces des Nations unies qui s’y trouvaient, ne laissant sur place qu’un contingent symbolique, sans instructions d’intervention, et dont l’action se limita à observer le génocide. Du 6 avril au début juillet 1994, entre 700 000 et un million de civils trouvèrent la mort sous les coups de machettes de leurs assassins.
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