Les coulisses de la désinformation
L’expansion prodigieuse des moyens de communication n’a pas seulement permis un accroissement considérable des sources d’information, mais elle a aussi facilité l’action des spécialistes de la désinformation qui œuvrent avec des objectifs précis. Cette mécanique de manipulation des décideurs et des masses touche particulièrement les sociétés ouvertes qui caractérisent nos démocraties occidentales. Extrêmement actif dans le domaine militaire pendant la guerre froide, le phénomène de diffusion habile de contrevérités a gagné aujourd’hui le secteur économique. Cette « guerre subversive » s’appuie sur des principes bien établis qui nécessitent une prise en compte sérieuse de la part des responsables militaires, des chefs d’entreprise et des autorités gouvernementales.
Du bon usage de la désinformation
Le sixième sens
Pour se convaincre que la désinformation n’est pas une entreprise nouvelle, il suffit de relire Les treize articles de l’art de la guerre que le philosophe chinois Sun Tse a écrit cinq siècles avant notre ère. Dans cet ouvrage de référence (et toujours d’actualité), on trouve exposées toutes les techniques de cette action psychologique dans des formules percutantes telles que : « Donnez sans cesse à vos ennemis de fausses alarmes et de faux avis ». Des directives du même type pour la conduite des affaires internationales se retrouvent également dans de nombreux documents de penseurs de l’empire du Milieu quelques siècles plus tard. L’histoire nous révèle par la suite que la propagation d’informations fausses pour tromper les gouvernants et l’opinion publique est devenue un stratagème largement utilisé sur toute la planète pour nuire à des adversaires susceptibles de porter atteinte à des intérêts particuliers ou nationaux. Omniprésente dans nos modes de vie, la désinformation a même engendré une sorte de « sixième sens » qui paraît indispensable à toute entreprise et à tout pays désireux de conserver sa place dans la grande compétition internationale. Pour sa part, la France a beaucoup tardé à prendre en compte ce phénomène de société. Dans un message rédigé le 14 décembre 1985 à l’occasion des 350 ans de l’Académie française, Maurice Druon soulignait cette lacune historique : « Il aura fallu plus de deux ans pour faire admettre à l’Académie le mot désinformation jusqu’à ce qu’une majorité soit convaincue qu’il était bien nécessaire et entré dans l’usage ». Aujourd’hui le nouveau dictionnaire de l’Académie en donne la définition suivante : « Action particulière ou continue qui consiste, en usant de tous les moyens, à induire un adversaire en erreur ou à favoriser chez lui la subversion dans le dessein de l’affaiblir ».
Ce sixième sens de la désinformation a fait la force de certains stratèges militaires. C’est notamment le cas du colonel Bigeard en Algérie qui avait mis sur pied les fameux « commandos Georges » composés de musulmans ralliés. Ces hommes de l’ombre sont très vite devenus le fer de lance des unités parachutistes. Pendant la journée, ils vivaient avec leurs congénères, diffusaient des fausses informations, mais recueillaient de précieux renseignements. La nuit, ils devenaient soldats : habillés en fellaghas, ces commandos précédaient les unités françaises dans les villages où, jouant la comédie, ils prétendaient fuir les parachutistes et avoir de nombreuses informations sur leurs positions. Du coup, toute l’équipe locale du FLN accourait et se retrouvait prisonnière des soldats français. Des ruses du même type ont été mises en œuvre par le Viêt-minh dans la guerre d’Indochine contre le corps expéditionnaire français (le général Giap a été l’un des grands théoriciens de ce mode de désinformation), puis par le Viêt-cong dans la guerre contre les Américains.
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