Asie - Où en est l'ASEAN ?
La décolonisation et l’accession à l’indépendance avaient provoqué un certain nombre de conflits entre les jeunes États du Sud-Est asiatique : entre l’Indonésie et la Malaysia, les Philippines et l’Indonésie, Singapour et la Malaysia. Cela avait provoqué l’échec de quelques tentatives de regroupements : entre la Malaysia, les Philippines et la Thaïlande en 1961 (Asa), puis entre les trois pays du monde malais : Malaysia, Philippines et Indonésie en 1963 (Maphilindo). Finalement, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) fut fondée le 8 août 1967 à Bangkok par la Thaïlande, l’Indonésie, les Philippines, la Malaysia et Singapour. Le rêve de ses fondateurs était de réunir un jour tous les pays de l’Asie du Sud-Est dans un ensemble stable et prospère. Le premier objectif est réalisé, mais l’association est de plus en plus disparate, ses principes fondamentaux souvent bousculés, et ses objectifs économiques loin d’être atteints. Pour s’en sortir, elle doit regarder au-delà de sa zone géographique. Elle cherche des accords économiques avec ses puissants partenaires de l’Asie du Nord-Est (Asean + 3), vers l’Australasie et même vers l’Europe (Asem : Asia-Europe Meeting). Surtout, elle a réussi à fournir le seul lieu de discussion des problèmes de sécurité pour l’ensemble de l’Asie, le Forum régional de l’Asean (ARF).
Il aura fallu une trentaine d’années pour que l’ensemble des pays du Sud-Est asiatique soient enfin réunis. Au moment de la fondation de l’Asean, les pays de la péninsule Indochinoise étaient en guerre, conflit dans lequel la majorité des membres fondateurs étaient engagés aux côtés des Américains, alors que tous devaient faire face à une insurrection communiste. C’est pourquoi, au nom d’un non-alignement actif, le Myanmar déclina l’offre d’adhésion. Le sultanat de Brunei qui avait refusé de s’intégrer dans la Fédération de Malaysia et qui n’était pas encore souverain ne pouvait donc rejoindre l’Association. Il sera admis le 7 janvier 1984, une semaine après son indépendance. La fondation de l’Asean ne fut pas un véritable traité, mais une simple déclaration d’intention signée par les ministres des Affaires étrangères des États membres. Tous ces pays, dirigés par des élites bourgeoises, aux économies capitalistes avaient, dans la « déclaration de Bangkok » laissé la porte ouverte en précisant que « l’Association est ouverte à la participation de tous les États de la région du Sud-Est asiatique souscrivant à ses buts et principes ». L’extension du conflit indochinois au Cambodge allait provoquer la proclamation du 27 novembre 1971 qui déclara l’Asean « zone de paix, de liberté et de neutralité (Zopfan) », libre de toute forme d’ingérence des puissances extérieures. Cette position commune, prise à l’initiative de la Malaysia, suivie du choc psychologique provoqué par le voyage de Nixon à Pékin, allait provoquer une lente évolution de l’hostilité réciproque avec la Chine. La victoire des communistes en Indochine allait provoquer les premières réactions politiques concertées, sauvant l’Asean de la douce somnolence dans laquelle elle s’était installée. Le 24 février 1976 eut lieu le premier sommet des chefs de gouvernement, au cours duquel fut signé un traité d’amitié et de coopération, et fut prise la décision de doter l’Association d’un secrétariat. L’invasion du Cambodge par le Viêt-nam, provoqua la première action diplomatique concertée de l’Asean.
L’échiquier en Asie du Sud-Est était alors assez simple. D’un côté, l’Asean regroupant des pays aux économies libérales, de l’autre, les trois pays d’Indochine, aux régimes socialistes et un Myanmar socialisant. La consolidation des pouvoirs communistes, puis le retrait vietnamien du Cambodge vont conduire à accepter la situation établie, tandis qu’au Myanmar, l’arrivée au pouvoir de militaires aux pratiques capitalistes n’était pas pour déplaire à leurs homologues thaïlandais. L’élargissement de l’Association, prévu dans la « déclaration de Bangkok » d’août 1967 redevint d’actualité. La Thaïlande était un débouché naturel pour les économies laotienne et cambodgienne, tandis que le Viêt-nam, rentré dans ses frontières, et lancé dans son programme de rénovation économique (Doi Moi) faisait figure de grand partenaire potentiel. En juillet 1992, Vientiane et Hanoi obtinrent le statut transitoire d’observateurs et, l’année suivante, le nouveau Cambodge fut invité à assister à la réunion annuelle de l’Association, à Singapour, comme ce fut le cas pour le Myanmar un an plus tard. Le 28 juillet 1995, le Viêt-nam devenait le septième membre de l’Asean, suivi, le 23 juillet 1997, à l’occasion du trentième anniversaire de la fondation de l’Association, par le Laos et le Myanmar. Seul, le Cambodge, perturbé par le coup d’État de Hun Sen quelques jours avant la réunion annuelle, dut attendre le 30 avril 1999 pour rejoindre formellement l’organisation régionale. L’élargissement aux pays de l’Indochine et du Myanmar a eu plusieurs conséquences. Le centre de gravité de l’Asean s’est déplacé vers le nord. On assiste à un rééquilibrage entre les pays musulmans et malais, d’une part, et les pays bouddhistes du monde sinisé, d’autre part. Surtout, se côtoient maintenant des pays aux économies libérales et socialistes, des pays riches et des pays extrêmement pauvres. On voit toute la difficulté qu’il y a dès lors à faire fonctionner l’association selon le principe asiatique du consensus.
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